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« My Father’s Shadow » d’Akinola Davies Jr : L’intime au cœur du cinéma nigérian
REVIEWS & CRITIQUES1 / 4 / 2026

« My Father’s Shadow » d’Akinola Davies Jr : L’intime au cœur du cinéma nigérian

Dans le paysage foisonnant du cinéma africain contemporain, « My Father’s Shadow » d’Akinola Davies Jr s’impose comme une œuvre singulière. Ce long métrage nigérian propose une approche délicate et profondément humaine, privilégiant l’intime comme porte d’entrée vers le collectif. Tanit d’argent et prix « Tahar Cheriaa » pour la 1ère œuvre à la 36e édition des JCC.


Le film se déroule à Lagos, le temps d’une journée durant laquelle deux jeunes frères accompagnent leur père dans ses déplacements à travers la ville. Un récit qui devient rapidement un parcours initiatique, où chaque geste et chaque silence prennent une valeur symbolique. La figure paternelle, à la fois présente et distante, génère des interrogations sur la transmission, l’autorité et l’absence.


« My Father’s Shadow » inscrit son récit dans le contexte politique et social du Nigeria des années 1990. Les tensions du pays servent de trames de fond, perceptibles à travers l’atmosphère urbaine, les échanges et les obstacles de la vie courante. Cette narration confond l’intime et le collectif mais toujours avec maîtrise et habileté.


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La mise en scène d’Akinola Davies Jr se distingue par sa précision. Le film, dans sa manière de réaliser, capte souvent le mobile et le discret, avec la densité de la vie urbaine à Lagos sans jamais freiner le rythme. Le son mêle bruits urbains et silences, renforce l’immersion et confère au film une dimension presque sensorielle. Cette écriture cinématographique, exigeante mais accessible, fait la puissance du film.


Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes, « My Father’s Shadow » a marqué le cinéma nigérian, confirmant l’émergence d’une génération qui rivalise désormais avec le cinéma mondial tout en restant ancrée dans les réalités locales du continent africain.


Œuvre de mémoire et de transmission, le long métrage a trouvé sa place dans une programmation de festival comme celle des JCC 2025, où le cinéma est pensé comme un espace de réflexion, de résistance et de dialogue entre les cultures. Un film discret mais qui ne passe pas inaperçu et qui rappelle que l’avenir du cinéma africain se joue aussi dans ces récits intimes.




« My Father’s Shadow » d’Akinola Davies Jr : L’intime au cœur du cinéma nigérian
« Liti Liti / The Attachement » de Mamadou Khouma Gueye : Le récit d’un déracinement
REVIEWS & CRITIQUES1 / 3 / 2026

« Liti Liti / The Attachement » de Mamadou Khouma Gueye : Le récit d’un déracinement

Tanit d’or documentaire aux JCC 2025, « Liti Liti », connu sous son titre « The Attachement », de Mamadou Khouma Gueye s’impose comme l’une des œuvres sénégalaises récentes les plus marquantes. Le film interroge ce qui relie les êtres — à leurs proches, à leur terre, à une mémoire partagée — dans un monde traversé par les ruptures, l’effervescence urbaine, moderne et le néocolonialisme.


Le documentaire capte les petits gestes du quotidien, laisse libre cours à une parole libre, spontanée, retrace un quotidien truffé de mouvement, de brouhaha, de bruits et de casses. « Liti Liti » explore l’attachement sous ses multiples formes : en premier, celui à la terre, ce lieu de vie, puis vient l’affectif, le familial, le social. Subtilement, le film laisse émerger silences et relations humaines authentiques, vraies, solides.


Des liens soudés, qui proviennent principalement de la matriarche au cœur du film. Une dame d’un certain âge, qui raconte le contexte sénégalais actuel et son passé, marqué par les transformations sociales et les bouleversements politiques et économiques. L’intime qui devient collectif : les événements narrés dans le documentaire finiront par l’impacter, physiquement et mentalement.


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« Liti Liti » est une expression ancrée dans le langage local, elle évoque la proximité, l’affection, mais aussi la difficulté de se détacher. « L’attachement » peut être à la fois un refuge et un frein. Un ressenti qui empêche d’aller de l’avant, d’évoluer, de changer. En ce sens, « Liti Liti » s’inscrit dans le réel houleux et ses contradictions, esquivant l’idéalisation d’un avenir et celle d’un présent. Point de mention au passé inexistant.


La caméra discrète, laisse le temps aux silences, aux gestes infimes, aux regards avec, comme trame de fond, le lancement d’un TER français, financé par la France. Un chantier titanesque qui promet de changer la vie des Sénégalais, en mieux, mais déracinera, parallèlement, une bonne partie de la population de leur terre. Autant de familles déplacées. Celle au cœur du film est l’une d’entre elles.


« Liti Liti » de Gueye s’inscrit dans la tradition du documentaire africain qui privilégie le vécu, l’humain et l’ancrage social, tout en posant des questions universelles sur l’appartenance, la transmission et la séparation. Le cinéma documentaire sénégalais, et plus largement africain, confirme, une nouvelle fois, sa puissance à transformer des histoires locales en récits profondément universels.

« Liti Liti / The Attachement » de Mamadou Khouma Gueye : Le récit d’un déracinement
Exposition « Hammamet, mon amour » de Jo Ann Morning à l’espace HAC : Une preuve d’amour
REVIEWS & CRITIQUES1 / 2 / 2026

Exposition « Hammamet, mon amour » de Jo Ann Morning à l’espace HAC : Une preuve d’amour

L’artiste peintre américaine, Jo Ann Morning, amoureuse de la Tunisie, présente une rétrospective picturale finement développée autour de sa ville Hammamet. Couleurs, formes architecturales et physionomies humaines se confondent dans de nombreux tableaux, en dupliquant la beauté naturelle et architecturale de cette cité et quelques-unes de ses us et coutumes.


Les couleurs à l’acrylique attirent : elles paraissent ternes, souvent vives, parfois juste éclairées par la lumière de la galerie. L’artiste peintre, Jo Ann Morning, a fait sortir ses tableaux de son atelier personnel, à Hammamet pour les afficher au grand public à l’espace «Hammamet, art et culture », le nouveau temple de la culture de la ville. Un beau timing, pendant les vacances, et qui laissent les visiteurs se perdre dans son savoir–faire artistique.


Le travail fourni fait l’effet d’une dédicace à une ville de cœur, une déclaration d’amour à Hammamet. Ses tableaux titillent l’émotionnel et le sentimental chez le récepteur, qui se reconnaît à travers les accomplissements de l’artiste. Jo Ann maîtrise son univers pictural, qui, souvent, pourrait passer pour de l’art naïf et des essais juvéniles.


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Elle ne se retient pas de faire appel à son imaginaire, de transformer son vécu, le lieu où elle vit, sa perception de la ville, son ressenti et de tout exagérer dans ses œuvres, créant ainsi son propre univers, avec sa propre touche.


Les formes géométriques se confondent avec les paysages typiques et connus de la ville, son fort, les remparts, les voutes, les Hammam les gens. Sans oublier la lumière unique de Hammamet, son coucher de soleil, son ciel bleu, ses flocons de nuages.


Les œuvres sont une vision de Hammamet, l’interprétation personnelle de l’artiste. Jo Ann Morning a été fortement imprégnée par la culture égyptienne aussi, qu’elle a également présentée dans le Centre culturel international de Hammamet dans une autre exposition auparavant. Le bleu prime sur son travail.


L’artiste peintre est fière de l’effervescence culturelle des jeunes de la ville. Des jeunes qui se sont empressés de l‘inviter. L’exposition dure jusqu’au 30 janvier 2026 à la galerie de l’espace HAC et le vernissage est prévu pour le 10 janvier 2026. Les œuvres sont accessibles au public à partir du 25 décembre 2025.

Exposition « Hammamet, mon amour » de Jo Ann Morning à l’espace HAC : Une preuve d’amour
«Swing», exposition solo de Moncef Guiga  : Peinture et musique vont de pair
REVIEWS & CRITIQUES12 / 29 / 2025

«Swing», exposition solo de Moncef Guiga : Peinture et musique vont de pair

La musique et la peinture s’entrecroisent, fusionnent et se complètent, comme dans «Swing», l’exposition de peinture solo de l’artiste Moncef Guiga, abritée actuellement dans l’enceinte de l’espace «Fausse note» à Hammamet.


Il ne manquait que la musique comme fond sonore pour accompagner les visiteurs curieux, venus découvrir sur place les tableaux de l’artiste Moncef Guiga. Ce chirurgien, et artiste de renom, a puisé, cette fois-ci, son inspiration et son rendu pictural, dans la musique et la danse : Enchaîner les tableaux, c’est comme passer en revue des moments scéniques figés dans sa mémoire.


Des souvenirs captés dans le temps et convertis désormais en tableaux peints de plusieurs personnalités de la chanson internationale et des danseurs et breakdancers.


D’un couple dansant le Tango, à la danse contemporaine des rues en passant par Michael Jackson, J.L Hooker, Nirvana, Miles Davis entre autres, artistes et musiciens maniant la contre – basse, le piano ou le saxo ont fait l’éclat de ses peintures.


Autant de diversités étalées sur les murs de la salle d’exposition. L’entente est passée d’une manière fluide entre la direction de l’endroit et l’artiste, qui ont choisi comme fil conducteur et commun «la musique, le chant et la danse».


«Fausse note», étant le QG des arts dans la ville de Hammamet, la thématique a directement été adoptée.


En plus de sa carrière médicale, Moncef Guiga est peintre. Il a exposé ses œuvres depuis les années 1990 dans plusieurs galeries et manifestations en Tunisie. Son travail est éclectique, avec des paysages, des scènes de vie, des moments figés et divers, faits en compositions colorées inspirées de la musique, de la nature et autres. Moncef Guiga a également écrit des ouvrages, dont un livre sur l’histoire de la médecine.


L’artiste a toujours alterné sa carrière médicale en chirurgie esthétique et sa passion fructueuse pour la peinture.


Copyright Photos : Mohamed DHIBI

«Swing», exposition solo de Moncef Guiga : Peinture et musique vont de pair
Adel Akremy expose : Au fil des atmosphères colorées
REVIEWS & CRITIQUES12 / 28 / 2025

Adel Akremy expose : Au fil des atmosphères colorées

Les peintures d’Adel Akremy transportent les visiteurs dans des villes et des atmosphères urbaines, propres à la Tunisie, toujours festives et familières. L’authenticité et l’ambiance de chaque lieu peint rappellent une nécessité : celle de toujours valoriser, à travers l’art, un mode de vie tunisien et un savoir–vivre en collectivité unique.


Plonger dans les peintures d’Adel Akremy, c’est sillonner des villes et des lieux emblématiques de Tunis à travers son art, et en usant d’une palette de couleurs fortement attrayante.


C’est revoir des silhouettes, revivre des scènes de vie ordinaire, visiter des hauts lieux de vie comme le marché central de Tunis, les corniches des villes côtières de la capitale. A travers son art, le peintre titille le récepteur : il sait faire remuer la mémoire et les sens, à sa manière, et c’est du baume pour la vue.


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Né en 1956, l’artiste a toujours été autodidacte. Son univers a viré vers le cubisme et, au fil des décennies, il s’est imposé comme étant un artiste peintre incontournable de la scène locale.


Il a sillonné les galeries, fait la connaissance de mécènes et s’engage dans chaque exposition accomplie, comme celle tenue récemment à Nabeul et qui en dit long sur son contenu coloré, éclairé, éclatant et éclaté. Elles font effet comme des rayons de soleil dans la brume hivernale et sa grisaille.


Avant Nabeul, et sur plus de 25 ans, Adel Akremy a exposé en Europe et un peu partout dans le monde tout en s’ancrant dans son pays et ses régions.


Très vite remarqué par les professionnels de l’art, il est exposé dans les galeries d’art et dans les manifestations artistiques importantes, telles que le « Printemps des arts », « Art Tunis Paris 2011 », le musée du Montparnasse, mais aussi à Venise, où il est sélectionné pour « Imago Mundi ». « Lumières en Hiver », cette exposition solo, puise sa force de la réalité du quotidien tunisois et tunisien, de sa banalité magique, des personnes et personnages qui transcendent notre vécu collectif et nos ambiances citadines distinguées.

Adel Akremy expose : Au fil des atmosphères colorées
« Le corps et ses fantômes » de Dalanda Manai : L’esthétique du négatif
REVIEWS & CRITIQUES12 / 8 / 2025

« Le corps et ses fantômes » de Dalanda Manai : L’esthétique du négatif

Curieux et visiteurs se sont laissé happer par une esthétique photographique nouvelle, signée par l’artiste Dalanda Manai. A travers ses prises, elle a habité le lieu pendant plus d’une quinzaine de jours, permettant ainsi à un large public de découvrir son travail distingué autour de négatifs photographiques à l’espace HAC de Hammamet.


C’est par l’effet attractif des négatifs colorés que les passants se laissent séduire par les tableaux photographiques. Plus d’une vingtaine d’œuvres ont orné les murs de cette nouvelle galerie «FineArt». «Le corps et ses fantômes», tel est l’intitulé de l’exposition de Dalanda Manai, fait écho à son contenu.


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Une présence féminine lambda, qui ne laisse pas indifférent, habite les différents tableaux, aux divers formats. Son corps est au centre de tous les lieux visibles. L’artiste met en valeur ce corps féminin, décomplexé, criant de liberté, avec sa nudité, transformée par l’effet coloré des négatifs. Son personnage central, une jeune femme, au centre de toutes les prises, apparaît et disparaît dans d’innombrables endroits. L’inconnue est en osmose avec elle-même, la végétation, la chambre ou le bestiaire, visibles au fil des prises.


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Elle erre d’un lieu à un autre, comme une lumière qui se faufile, en alternant apparitions et disparitions. La matière chimique, celle du négatif, fusionne avec la biologie du corps féminin et donne lieu à une écriture esthétique inédite. Le travail photographique effectué est puisé dans une mémoire, un passé, qui allie mise en valeur corporelle et lumière. Une lumière qui illumine cette présence féminine centrale,qui émane de ce même corps. Elle brille dans un lieu clôt, comme dans une chambre à coucher, et épouse la nature, en plein air. La jeune femme court, s’étend, contemple et se laisse capturer.


L’exposition fait du corps photographié une source inépuisable de lumière : un corps qui irradie tout dans ses moindres mouvements, l’effet «apparition / disparition» qui raconte le temps furtif et fige, mouvements et moments, sans oublier, «L’être immobile», qui traverse les lieux fermés et la nature, l’intérieur et l’extérieur, tout en s’imprégnant de nombreuses couleurs, reflet de l’effet négatif. L’exposition prend fin le 7 décembre 2025 à l’espace HAC «Hammamet Art & Culture», un nouveau temple des arts de la région, ouvert au public, et qui programme expositions, ateliers artistiques, théâtre, conférences et projections de films.


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« Le corps et ses fantômes » de Dalanda Manai : L’esthétique du négatif
Zied Bakir, auteur de « La naturalisation » (Les éditions Grasset) : « L’écriture et la vie peuvent se confondre »
ENTRETIENS11 / 5 / 2025

Zied Bakir, auteur de « La naturalisation » (Les éditions Grasset) : « L’écriture et la vie peuvent se confondre »

Zied Bakir fait paraître un roman au titre évocateur « La Naturalisation » aux éditions Grasset, en vente en France et en Tunisie. L’auteur était en tournée de promotion aux instituts français de Tunisie. Il raconte, à travers son roman, une quête d’appartenance et trace le parcours d’un exilé, qui oscille entre rêves et illusions, tout en questionnant ses origines. «La Naturalisation» raconte le vécu de nombreux exilés sur un ton grave et humoristique. Ce mélange des tons fait la force de son récit. Dans cet entretien, Zied Bakir nous dévoile les dessous de cette parution.


« Votre roman «La Naturalisation» (paru aux Editions Grasset en 2025) raconte l’errance, les galères, la quête d’appartenance d’un jeune Tunisien venu en France. Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de « La Naturalisation » ? Y-a-t-il eu un événement personnel, un moment précis, qui vous a donné envie d’écrire ce roman et de le faire paraître ?

Mon aventure libyenne qui m’avait inspiré «L’amour des choses invisibles» (Grasset, 2021). Chez moi, la pratique de l’écriture va de pair avec la vie. L’une nourrit l’autre et inversement. C’est alors que j’ai songé à me faire naturaliser français, pour des raisons pratiques donc. En même temps, j’essayais d’écrire un nouveau livre mais je ne savais pas quelle direction prendre. L’idée de la naturalisation m’a donné une piste à explorer. Ce titre s’est imposé à moi et cela m’amusait par avance de publier un roman qui s’intitule « La naturalisation » et d’obtenir ma naturalisation. L’écriture et la vie peuvent alors totalement se confondre !


Le personnage principal possède – t- il des aspects de vous-même ou est-ce un personnage totalement fictif ?

Oui, c’est un alter ego, un double littéraire. Un reflet dans un miroir déformant. Je fais de l’autobiographie romancée, donc forcément il y a un peu de moi dans mes personnages, et pas seulement celui du narrateur que j’ai nommé par goût de la provocation et de la philosophie ; si on le décortique il dit beaucoup de choses. La question que je pose c’est quelle place pour l’individu (libre et marginal) dans la société ?


Le récit commence en Tunisie en 1987, avec un acte rituel (la circoncision) qui fait écho à la prise de pouvoir de Zine El Abidine Ben Ali. Pourquoi partir de ce contexte historique ?

Il s’agit de deux souffrances historiquement concomitantes: la circoncision douloureuse du narrateur, enfant, et la destitution de Bourguiba. Deux dates charnière dans la vie de deux citoyens tunisiens qui, a priori, n’ont rien à voir l’un avec l’autre mais qui sont fortement liés. Bourguiba est le fondateur de la Tunisie moderne, pourtant l’enfant Elyas, une fois grand, va quitter son pays. Le rituel de la circoncision est censé ancrer l’homme dans une identité, une culture. Or, rien n’est figé, ni le pouvoir ni la tradition. Tout peut être remis en cause un jour ou l’autre.


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Le titre « La Naturalisation» (qui évoque la nationalité, l’intégration) est à forte résonance : comment l’avez-vous choisi ? Qu’est-ce qu’il évoque chez vous ?

C’est là une question qui peut se poser à tout immigré lors de son parcours : se faire naturaliser ou pas ? Devenir citoyen de son nouveau pays, cela peut être l’aboutissement d’un parcours d’intégration, sans doute combler un besoin d’appartenance, ou bien comme je l’ai dit pour des raisons purement pragmatiques, etc. On peut aussi s’amuser de l’affaire : contrairement aux animaux qui se font naturaliser à leur mort, les immigrés se font naturaliser de leur vivant, c’est même le début d’une nouvelle vie pour eux. Naturalisés, les animaux gardent l’apparence du vivant, tandis que les «nouveaux citoyens» gardent l’apparence de quelque chose qui a peut-être disparu ? Mais arrêtons de comparer les immigrés aux animaux, cela n’est valable que pour moi. (Rire)


Quelle relation avez-vous souhaité explorer entre identité, statut, nationalité ?

Ce sont des fictions créées par la société, parfois imposées, parfois difficiles à porter, parfois source de fierté, voire de sentiment de supériorité, et ça peut devenir dangereux. J’essaie justement de prendre du recul face à ces croyances. Pourquoi ne pas les dépasser? J’invite mon lecteur, implicitement, à s’élever vers un monde plus harmonieux et plus égalitaire sans pour autant renoncer aux particularités de chacun.


Pourquoi mêler le comique, l’absurde et le drame ?

Parler de choses graves avec légèreté (et son contraire) est un style d’écriture qui m’intéresse et que j’explore. L’ironie est un bon remède face à l’absurdité de la vie, et l’humour noir, c’est ma lanterne pour ne pas me perdre ni devenir fou. Comme dit le proverbe tunisien «Kothr el hamm y dhahak». Mais si j’avais un slogan de romancier, ce serait plutôt cette citation, en anglais : «Take a sadsong and makeitbetter» d’une célèbre chanson des Beatles. Je crois et j’espère qu’elle résume ma manière d’écrire.


A qui s’adresse ce livre ? A un lectorat tunisien ? Francophone ? « Migrants » ? Ou tout simplement à « ceux qui se sentent métis d’appartenance»?

Tous les livres s’adressent à ceux qui les lisent. Ce sont des bouteilles à la mer, sans adresse. Certes, beaucoup de migrants prennent la mer…


Y-a-t-il un “avenir” pour Elyas, votre personnage principal ?

Curieusement, et sans l’avoir prémédité, je me suis rendu compte que mon précédent roman «L’amour des choses invisibles», pourtant paru avant, pouvait être une suite pour «La naturalisation», d’autant plus que le narrateur de ce roman (L’amour des choses invisibles) n’a pas de nom : c’est peut-être lui qui, cette fois, avance incognito ?


Zied Bakir, auteur de « La naturalisation » (Les éditions Grasset) : « L’écriture et la vie peuvent se confondre »
Faten Fellah, fondatrice du magazine « Sens » : « L’accompagnement des artistes est primordial »
ENTRETIENS10 / 31 / 2025

Faten Fellah, fondatrice du magazine « Sens » : « L’accompagnement des artistes est primordial »

Faire paraitre un magazine en format papier en 2025 est un pari risqué, amplement mené par sa fondatrice Faten Fellah. « Sens », tel est son titre, est une revue bilingue, en arabe et en anglais consacrée à la scène artistique et visuelle, en Tunisie, en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Une scène sans cesse en ébullition. Biannuelle, épaisse, et conçue en papier « écoresponsable », ce premier numéro a vu surgir des plumes nouvelles, des critiques et des journalistes connus. La volonté de fer de sa fondatrice et de ses contributeurs a donné naissance à ce support, qui a tous les atouts pour devenir une référence durable. Faten Fellah, sa jeune fondatrice, nous dévoile les dessous d’une aventure.


Vous avez un parcours éclectique, qui n’a pas forcément de lien direct avec les arts et encore moins avec le journalisme culturel, pourtant vous avez réussi à faire paraitre «Sens», consacré à l’art contemporain et à diverses disciplines. Quel est le point déclencheur qui vous a permis de mener à bout ce projet rédactionnel prometteur ?


Le projet a été pensé en 2021. En 2022, je commençais concrètement à tâtonner, et à donner vie à ce magazine. Tout a commencé quand je me suis retrouvée spontanément entourée d’artistes issus de différentes disciplines, spécialement ces artistes de graffitis, adeptes des fresques murales extraordinaires, esquissées dans les rues. J’observais, discutais, échangeais avec elles et eux, je prenais des notes et en ligne je publiais les informations les concernant, en ajoutant des photos attractives. J’aimais beaucoup faire cela, et au fur à mesure, grâce à la magie du digital, indirectement, je m’étais retrouvée à les valoriser, à les mettre en lumière, sur les réseaux sociaux principalement. Ce que je faisais leur procurait du bonheur, de la satisfaction. Des images, en passant par le texte, et en faisant appel au design, le travail a finalement pris vie et m’assurait une reconnaissance infinie. Je me suis rendue compte qu’on n’avait finalement pas de support, ni de magazine qui traite du monde artistique dans le Sud, tellement vaste et riche. Un manquement à la rédaction qui m’a finalement poussée à m’y mettre durablement et sérieusement.


L’idée s’est donc imposée via un concours de circonstances. Comment la concrétisation a-t-elle sérieusement commencé ?


Je m’étais directement lancée à la recherche de programmes d’incubation, d’appels à candidature dans des formations, lancés par des fondations qui œuvrent pour la pérennité des projets naissants, impactants, tous domaines confondus. Mon projet était le seul à vocation artistique. Difficilement, j’ai dû batailler pour l’expliquer, le présenter, insister sur la nécessité d’accompagner les artistes. Je m’étais focalisée sur la faisabilité des études de marché, le financement et grâce à des structures qui m’ont formée, «Verd’art / Sens» a vu le jour, en dépit des réticences de quelques incubateurs et spécialistes, qui ne se disaient pas spécialistes dans des projets à vocation artistique, et incapables de garantir la réussite du projet. Je l’ai défendu, en commençant par le rendre visible en ligne, avant la version papier qui a vu le jour bien après. L’accompagnement accompli auprès des artistes a commencé bénévolement en faisant des portfolios, de la curation, du management, à trouver des espaces où travailler… etc. Je tenais à les accompagner, avant toute chose. Je faisais au début de l’intermédiaire, ce qui a abouti à la parution de «Sens». Des artistes en herbe ont même réussi à vendre leur premier tableau dans le cadre d’une exposition. Je les prends sous mon aile, et je les soutiens et ça a rapporté ses fruits.


Quand vous avez approché les artistes, au départ, vous faisiez tout sauf du journalisme. Pourtant, 4 années après, un magazine est né, et actuellement, il est en vente dans tous les kiosques. Vous auriez pu suivre une autre voie.


L’effet du digital. On était très visibles. Il y a eu beaucoup d’interactions, de l’intérêt exprimé, une communauté commençait à prendre forme, un audimat, ou lectorat, était très présent, visible : la base était là, palpable en ligne, pour permettre à un magazine en papier de voir le jour. Des professionnels offraient leur collaboration spontanément. Celle de la photographe et documentariste algérienne, Wafaa Soltane, était mémorable, utile. Ensemble, nous avons travaillé sur un sujet pertinent autour du «football dans les terrains vagues ». Une mission qui a duré 2 semaines ! Elle faisait des prises et nous écrivions. A ce stade-là, on avait réussi à faire publier un livre photo avec une exposition. Mon premier test dans le monde de l’Editing a été effectué avec succès suite à cette rencontre. Je fais appel à des collaborateurs momentanés, un traducteur, et à une dizaine de rédacteurs. «Sens» est distribué dans les galeries, librairies, fondations en Tunisie, et je l’exporte en Europe et dans le monde arabe. Sa parution a suscité de l’intérêt à l’étranger. La revue fait clairement écho.


Pourquoi ce choix de le faire paraître en arabe et en anglais ?


Pour mieux cibler l’univers des arts dans le monde arabe. Assumer ce choix, c’est reconnaître notre langue arabe. L’anglais est très important de nos jours, primordial même. A travers ces deux langues, un contenu de qualité a vu le jour. Il annonce l’actualité des acteurs culturels, des structures, avec leur contribution, nous sommes à l’affût de l’information. En 2 ans, faire paraître un magazine garni, c’est important. Nous prenons le temps nécessaire pour créer un contenu de qualité.

Faten Fellah, fondatrice du magazine « Sens » : « L’accompagnement des artistes est primordial »
Première édition de Kotouf à Djerba : Cap sur les littératures du Sud
REPORTAGES10 / 20 / 2025

Première édition de Kotouf à Djerba : Cap sur les littératures du Sud

Houmet Souk vibre autrement en ce mois d’octobre, avec le lancement de la première manifestation littéraire francophone, consacrée aux littératures du Sud. Sobrement appelée Kotouf, ces rencontres incitent à la cueillette d’un savoir et à des échanges édifiants, en présence d’une quinzaine d’écrivains francophones, internationaux et tunisiens.


Il s’agit d’une édition pilote qui a pris plus de 2 ans à voir le jour. Dirigée par un comité exclusivement féminin, porté par la volonté des Djerbiens, d’acteurs locaux, de journalistes, et en présence d’écrivains de renommée internationale, Kotouf promet une nouvelle dynamique culturelle dans la région, inclusive, et qui a, comme objectif, de mettre en relief la richesse incommensurable du Sud global. Le Sud et ses diverses langues, dialectes, richesses.


Point de départ et d’ancrage


Il était important pour les fondatrices du festival de décentraliser la pensée, loin des grandes villes, des capitales et du nord. Djerba est une destination insulaire, à la culture millénaire, traversée par de nombreuses cultures toutes aussi riches les unes que les autres. Dans l’imaginaire commun, elle est balnéaire, touristique, célèbre pour son tourisme de masse. La richesse de cette destination, nouvellement inscrite dans le patrimoine de l’Unesco, n’est pas assez mise en valeur.


Cette plongée Kotouf a pour objectif de valoriser la culture sur l’île, la gastronomie ou encore l‘aspect historique. Marielle Anselmo, enseignante, chercheuse, poétesse, Sourour Barouni, professeure d’anglais, doctorante, Mounira Dhaou, agrégée en langue et littérature arabe, chercheuse et Fatma Dellegi Bouvet-de la Maisonneuve, écrivaine, médecin- psychiatre, ont travaillé dur afin de concrétiser leur initiative.


En arpentant le centre de la ville, ses souks, jusqu’à l’arrivée au Centre culturel méditerranéen de la ville, jeunes bénévoles, festivaliers et invités se mélangent et tracent leur programme. Littérature rime avec savoir et connexion avec les élèves des établissements scolaires de la région. Un arrêt à l’école «Nouvelles générations», fondée en 2018, devait impérativement se faire. Corps enseignants et élèves échangent autour de la question de l’écrit et de l’oralité, à travers l’usage de la langue française.


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Les élèves-adolescents discutent de quelques débouchés professionnels et spécialités qui suscitent la curiosité : Qu’est-ce qu’être journaliste spécialiste en presse écrite ? Quel pouvoir possèdent la caricature, l’illustration, l’image, le dessin ? Qu’est-ce que faire de la radio en langue française dans un pays comme la Tunisie ? Autant d’interrogations qui permettent à la discussion de foisonner, notamment avec les professeurs présents sur place.


Houda ben Yahia est Dre en psychologie clinique de l’enfant, psychologue clinicienne, souligne, à travers sa prise de parole, l’omniprésence de l’écriture et de l’oralité, à travers l’existence humaine. Le besoin de communiquer a toujours perduré et existé à travers différents canaux. La communication est le fondement même du savoir civilisationnel, et elle ne cesse de muter.


«C’est une continuité de l’histoire. Laisser des traces à travers l’écriture, la littérature, les symboles, le dessin, c’est écrire l’histoire ! Et plus récemment à travers Kotouf, les organisatrices font un focus sur le Sud Global et sa littérature. Une édition, qui, de plus, est organisée par des femmes qui écrivent». Rappelle la docteure en se référant aux femmes écrivaines longtemps pourchassées, invisibilisées, pendant des siècles, juste parce qu’elles écrivaient ou qu’elles osaient s’exprimer, souvent sous des noms masculins d’emprunt.


L’école sensibilise les élèves à l’appartenance, à l’identité et à leurs cultures. Souvent, ils appartiennent à une double culture. L’enseignement y est destiné pour les forger, en supprimant les notions eurocentrées. Un objectif qui rejoint la ligne du festival naissant en cours.


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Focus ibadite et artistique


Une visite à la mosquée Louta s’est déroulée dans le but de valoriser le patrimoine historique de l’île. La mosquée Louta (ou «Jemaa Louta ») est un des monuments historiques les plus attractifs de l’île. Elle est aussi appelée la «Mosquée souterraine» et se trouve entre Ajim et Houmet Souk.


Cet édifice religieux historique date probablement des XIIe ou XIIIe siècles. Partiellement enterré, il se distingue par son architecture discrète, sobre, construite avec deux coupoles émergeant du sol, avec un accès via un escalier raide. Appartenant à la tradition ibadite, la mosquée aurait servi de lieu de culte secret ou de refuge en temps de conflits. Bien, que désaffectée aujourd’hui, elle a été restaurée en 1990 puis en 2019, et fait désormais partie du patrimoine mondial de l’Unesco.


Le vernissage événement à Djerba a eu lieu dans la soirée du 16 octobre à l’Alliance Française de Djerba. «Berbérités, des origines aux influences » de Pierre Gassin est une exposition de 40 photographies qui tracent les cultures berbères du sud tunisien, leurs traditions, leur spiritualité et la manière dont ces héritages se sont transformés et mélangés, au fil du temps. Le photographe français, vivant à Kerkennah met en lumière, à travers ses prises, tout un patrimoine fait de symboles, de gestes du quotidien, de pratiques communautaires. L’exposition dure jusqu’au 16 novembre 2025.


Photos de : Wided Zoghlami


Pierre Gassin


Groupe Scolaire Nouvelles Générations

Première édition de Kotouf à Djerba : Cap sur les littératures du Sud
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