
Dix ans après le 14 janvier 2011, Anissa Ben Hassine, universitaire et écrivaine, publie « C’était un 14 janvier 2011 à Tunis », un livre-hommage édité par Leaders, qui retrace ce tournant majeur de l’histoire tunisienne, revécu à travers les yeux de cette citoyenne tunisienne, témoin de son époque. Illustré par plus de 100 images percutantes prises par Mohamed Hammi, le livre rassemble chroniques écrites et fait office d’album photos nécessaire pour la sauvegarde de la mémoire collective. Préfacé par Gilles Kepel, le livre revient sur un rêve éveillé commun. Rencontre avec son auteure.
« C’était un 14 janvier 2011 à Tunis » est votre deuxième livre qui paraît au moment même où la Tunisie s’apprête à célébrer le 10e anniversaire de sa révolution. Est-ce prémédité ?
Non, ce n’était pas du tout prévu. C’était prévu qu’il sorte en 2012, tout de suite après l’avoir écrit en 2011. Je l’avais rédigé au jour le jour à l’époque, et j’avais même prévu de le sortir très vite, et vu les évènements qui ont suivi après, j’ai finalement fait un arrêt. Même la maquette, les photos… j’ai tout fait en décembre 2011. J’étais dans les manifestations d’ailleurs, sur terrain, à ce moment-là.
Comment a émergé l’idée d’écrire ce livre sur les évènements de décembre 2010 / janvier 2011 ?
Ce n’était pas du tout prémédité d’écrire un livre. Après le jour de la manifestation du 14 janvier 2011, quand je suis rentrée, j’avais envie de faire quelque chose. Il fallait évacuer, extérioriser, je tournais en rond. J’ai donc commencé à écrire en publiant sur Leaders : 3 à 4 pages sur le sujet. Après, j’ai continué à le faire pour moi-même. Pour moi, c’était comme des mémoires, des chroniques. Et plus il y avait des choses qui se passaient, plus l’idée d’en faire un livre commençait à prendre forme. Je me suis dit « Pourquoi pas ?». Je suis donc revenu au 17 décembre 2010 : le livre commençait à partir de cette date là, tout aussi symbolique. J’y suis revenu rapidement pour ne rien oublier.
« Facebook », à cette époque-là, battait son plein. Vous a-t-il aidée à rassembler informations, évènements, documentation ?
Je ne suis pas passé par Facebook pour publier le contenu du livre. Je publiais de petites choses, ce que je pensais des évènements, des commentaires… sans plus. Dans le livre, il n’y a pas du tout de jugements de valeur, d’opinion, je ne dis jamais le fond de ma pensée. Il y a une certaine distance, aucune prise de position. Ce sont des évènements écrits. Ce qui a alimenté cette activité, c’est, entre autres, ce qu’on voyait défiler sur Facebook. C’était une explosion d’opinions : tout le monde s’exprimait. Il y avait souvent de l’intox. Des rumeurs. C’était bien afin de restituer un peu l’ambiance du moment, forcément. Tout ce qu’on voyait en ligne impactait notre quotidien. Comme je n’avais pas cours à l’époque, je sortais beaucoup dans la rue, dans les manifestations. J’étais témoin, j’allais sur place, je parlais avec les gens, de l’intérieur et de la capitale. Pour moi, c’était impressionnant : on est dans la découverte, on mesure la souffrance, la misère, les problèmes, autrefois cachés par l’ancien régime.
Au fur à mesure de la lecture, on est effectivement tenu à distance en tant que lecteur mais, à un moment, vous vous introduisez et vous racontez votre propre récit. Vos chroniques prenaient l’allure d’un journal intime. Est-ce voulu ?
J’ai vraiment hésité à mettre ce côté personnel. Et même en le révisant, j’ai pensé enlever l’aspect personnel. Mais on m’a conseillé de ne rien toucher. De tout laisser intact : avec la révision du moment. Laisser le côté personnel, ce que j’ai vécu personnellement, ce qui s’est passé au niveau national et s’ouvrir au final sur l’international et comment la Tunisie est perçue ailleurs. Cette démarche m’allait. Ce n’était pas une journaliste qui parlait, c’est la citoyenne qui s’exprimait avec un style journalistique. Et cela montre qu’on ne peut pas mettre sa propre vie de côté quand on vit une révolution. Dans le cas des évènements nationaux, quand on y est, il y a une dimension intime qui se crée, de l’humanisme. Ce ne sont pas des évènements qu’on perçoit de l’extérieur, on est en plein dedans. La révolution, je l’ai vécue en tant que citoyenne mère, épouse, citoyenne et femme tunisienne, universitaire.
Qu’est-ce qui a retardé la parution du livre, terminé depuis 2012 ?
Sa parution devait coïncider avec la célébration du premier anniversaire de la révolution. Après, il y a eu la formation de la première Assemblée constituante. C’était un choc ! C’est resté, depuis ,en suspens. Je l’ai même oublié. J’ai vécu ce qui a suivi après … que j’ai mentionné uniquement dans des légendes et des photos. J’ai essayé de dire ce que sont devenus quelques personnages phares. L’écriture du livre s’est arrêtée en février 2011. Leaders m’a encouragée à le sortir après tout ce temps: je pensais que cela n’interesserait personne de le sortir.
La perception de la révolution a beaucoup changé depuis. Quel est l’apport de ce livre et comment se distingue-t-il ?
Mon objectif, c’était de retrouver cette euphorie, l’espérance, l’union des Tunisiens autrefois. Nourrir les ambitions. C’était unique ce qu’on a vécu. Grandiose. Tout cela, on le sous-estime de nos jours : la joie, la libération, le regard vers un futur moins répressif… Tout cela, on l’a oublié de nos jours. On ne connaissait pas les militants de la révolution, y compris les disparus. Les circonstances nous ont fait oublier ce vécu et ce tournant exceptionnel dans l’histoire de la Tunisie. Tout n’est pas perdu actuellement, on est encore capable d’accomplir des choses incroyables. Je trouve que c’est important de revenir dessus et de valoriser cet état d’esprit collectif malgré le désenchantement qui règne à présent. Ne pas se résigner est important. Et hâte aux théories des conspirations : la vague était là, le mouvement était honnête et émergeait du peuple. A bas le complot. Le mouvement a, par la suite, été récupéré, comme tout autre mouvement historique. Les islamistes ont fait leur apparition, et tout commençait à changer…
On a l’impression d’après le titre que vous valorisez une date précise, celle du 14 janvier 2011 précisément, et non pas toute la période…
Parce que derrière chaque révolution, il y a une date-clé. Ce moment où tout bascule : sans le 14 janvier, notre révolution n’aurait peut-être pas eu lieu. Il y aurait eu des arrestations, des morts et tout reprendrait son calme.
Et si cette révolution était à refaire ?
Il faut la refaire encore et encore sans aucun doute. Je sais que beaucoup ne sont pas d’accord avec cela, mais le régime était déjà à bout de souffle : on le sentait, si sa chute n’a pas eu lieu le 14 janvier, il aurait pris fin ensuite. C’était une ambiance de fin de règne. Son entourage faisait des ravages. L’avantage, c’est que tout aurait pu se passer d’une manière beaucoup plus chaotique. Il y a des morts, mais par rapport à d’autres pays, notre révolution était pacifiste grâce à cet esprit d’union entre les Tunisiens.
Tout ce qu’on peut voir actuellement à l’ARP, 10 ans après, décourage quand même. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que l’erreur qu’on a faite est de croire que tout ceci pouvait changer très vite. Tout allait se calmer, tout de suite après. Tout ce qu’on a vécu et on vit toujours après le 14 janvier 2011 est tout à fait normal. C’était clair qu’on allait connaître 10 ou 20 ans terribles. Après chaque révolution, il y a la terreur, un gouffre. On a pensé à tort que tout allait se tasser rapidement. Encore 10 ans de chaos, d’anarchie et toute une génération sacrifiée, mais tout ceci est le prix à payer. Les institutions de l’Etat sont tout de même très fragiles actuellement.
Est-il toujours possible d’entretenir ce « souffle révolutionnaire » de nos jours ?
La révolution a fait son travail : elle nous a donné une étincelle, ensuite tout doit être repris par les institutions. La révolution a eu raison d’un système dictatorial. Un autre régime doit se mettre en place. On est dans une démocratie très fragile. Un retour en arrière n’est plus possible, grâce aux élections, aux contre-pouvoirs. Désormais, il y a une force commune instaurée : tout se complète. On manque d’organisations, de leadership, de structures, mais c’est un chaos constructeur et on est en plein dedans.
Pourtant l’image globale du paysage politique actuel est marquée par l’absence des femmes, le règne des conservateurs, de l’extrême droite. Un déséquilibre quelque part est ressenti…
Ça, c’est la Tunisie et c’est à l’image du peuple. Ceux et celles qui ont fait la révolution sont une minorité. La majorité est silencieuse et c’est toujours des minorités qu’émanent les changements. Celle qui a provoqué le changement est une minorité agissante. Je ne suis pas du tout majoritaire. (Rires) La majorité suit d’ailleurs. A l’époque, cette minorité s’exprimait dans la rue et sur le Net en contournant la censure, il ne faut pas l’oublier.
Quel était le rôle des réseaux sociaux, principalement Facebook, à cette époque, toujours d’après vous ?
Un rôle capital. S’il n’y avait pas Facebook, il n’y aurait rien eu et il y aurait eu un manque de mobilisation. Avec la pression des Tunisiens à l’étranger, tout s’est déclenché. Les médias étaient aussi scellés et réticents. Beaucoup de figures de la révolution sont mortes malheureusement. Elles sont broyées. La plupart étaient ciblées et c’était épuisant. Dur à supporter. Je ne me justifierai pas d’ailleurs d’avoir écrit ce livre en français. La liberté d’expression, c’est ce qu’on a acquis. Je n’en suis pas à mon premier livre d’ailleurs en français : le premier se focalisait sur Yassine Brahim et son parcours. J’étais là à appuyer les compétences tunisiennes qui ont émergé. Je n’ai pas écrit sur Yassine Brahim par appartenance politique. Pas du tout. C’est parce que c’était un profil fort intéressant, parmi d’autres.
2014 : Beji Caied Essebsi a pris les rênes du pouvoir. Comment percevez-vous cette période ?
C’est la plus belle chose qui nous soit arrivée depuis la révolution. Le seul moment de joie, celui de son élection pas de son mandat. Un espoir était né, synonyme d’aboutissement de la révolution. Il représentait la Tunisie qu’on aime et elle était incarnée dans ce personnage politique. Même s’il n’a pas pu aller au bout de ses idées ensuite… J’aurais aimé pourtant. Ses actes n’ont pas suivi ses idées, il y a eu trop de difficultés.
Comment expliquez-vous cet acharnement sur la femme tunisienne?
Les Tunisiens sont conservateurs à la base. Ce mépris, on n’osait pas l’exprimer haut et fort sous Bourguiba et Ben Ali. Dès les premiers jours après le 14 janvier 2011, dans la plupart des réunions qui s’organisaient à l’avenue Habib-Bourguiba et à la Kasbah, quand j’y allais, il y avait trop de discours qui vont à l’encontre de la femme et de son statut, et ça m’avait surprise à l’époque. Mais après, je me dis, c’est la libération de la parole. Mais quand moi, en temps que femme, je pouvais riposter, les hommes le prenaient mal. Quand il y a une crise économique ou sociale, dans le monde entier, ce sont les femmes qu’on pointe du doigt en premier. C’est international actuellement en plus. On est en phase avec notre époque d’une manière universelle. Par contre, je remarque à la faculté beaucoup plus de filles qui étudient que d’hommes, et c’est inquiétant. N’oublions pas aussi que « Le pire ennemi de la femme est bien la femme », la femme peut être aussi persécutée par d’autres femmes.
Comment trouvez-vous Abir Moussi, politicienne controversée et de plus en plus convoitée ?
Je dirai que la nature a horreur du vide (rire). Elle est Tunisienne. Elle s’exprime haut et fort et fédère. Elle s’impose. Faute d’autres modèles, elle se fait sa place et elle joue sur la nostalgie d’une certaine Tunisie éclatante d’avant 2011 … qui n’est même pas vraie.
Et pour finir, qu’avez-vous à dire sur ce populisme ambiant ?
Le populisme touche la Tunisie de plein fouet. Comme un peu partout dans le monde. Grande gangrène du monde. On ne le subit directement ici, mais ce n’est pas pire qu’ailleurs. Mon souci c’est que nos institutions sont fragiles. Je voulais retrouver l’euphorie d’il y a 10 ans, j’espère pouvoir le faire pour les lecteurs de ce livre. Un livre qui va se vendre beaucoup plus à l’étranger qu’ici. Il sera apprécié par des lecteurs qui valorisent toujours ce qu’on a vécu, bien plus que les Tunisiens, eux-mêmes. La frustration plane plus que jamais en Tunisie.

Bien avant la crise du covid-19, le statut de l’artiste suscitait déjà débats et revendications. Textes de loi vus et revus, et décisions en perpétuel report sont restées en suspens. La concrétisation tarde à venir et le flou s’est étalé davantage en pleine tourmente sanitaire et politique. Exercer en ayant une carte professionnelle et revoir le statut de l’artiste restent de mise.
Copyright photo de Benjemy : Emna Jaidane
Ahmed Benjemy, artiste-musicien :
«A une certaine période, concernant la carte professionnelle, les autorités l’ont remise à des artistes professionnels en y ajoutant des prérogatives : c’est comme si le travail s’est fait à l’envers. Même s’ils voulaient s’inspirer du système français, ce n’est pas comparable : en France, quand un concert ou un évènement s’organise dans le cadre d’uns structure légale, tout est réglementé … Ici, tout se fait à l’arraché, en improvisant, en contournant : on se débrouille pour la sono, la vente se fait en ligne ou autre… Avec la carte pro, le secteur peut mieux se structurer, évitant ainsi les débordements. La carte professionnelle peut mieux servir quand le statut de l’artiste s’éclaircira davantage.
«A travers les gouvernements qui se sont succédé, rien n’a été fixé, ou maintenu concernant le statut de l’artiste dans sa globalité. Il y a un problème grave de communication au niveau des institutions. L’année dernière, des régimes liés à l’assurance sociale ont été évoqués, et à travers la carte pro, on pouvait mieux régler notre statut, gérer sa patente… juste avant la crise du covid-19 qui a tout bloqué. Une démarche qui n’aura servi à rien, de toutes les manières, dans un contexte sanitaire aussi grave… Après, il n’y a pas eu de suivi, ni de rappel. Les caisses de subvention doivent être mieux contrôlées. Les projets musicaux sont subventionnés à la va-vite et attribués à des gens qui ne sont pas productifs ou qui ne créent pas depuis longtemps. Les appels à candidature pour les subventions se font dans de couloirs obscurs, on n’en entend même pas parler … tout est encore flou, il n’y a rien de concret autour de ce statut. »
Neysatu – Badiaa Bouhrizi, chanteuse autrice-compositrice– interprète :
« La carte ‘‘professionnelle’’ » ne rime pas avec professionnalisme, selon moi. D’après la loi élaborée autour de cette carte, en tant qu’artiste, pour l’obtenir, il suffit d’avoir un nombre de contrats à son actif, ou bien passer un test de niveau. J’ai essayé auparavant de procéder ainsi … rien de tout ça n’a été pris en compte ou n’a été appliqué. Je m’étais adressée au commissariat régional parce que la loi le stipule noir sur blanc… en vain. La définition de ‘‘professionnel’’ est que l’artiste vit de son art : c’est son gagne-pain. Qui sont ces gens, désignés pour nous juger ? Selon moi, cette carte ne sert à rien… sauf dans le cadre de coopérations, dans des instituts culturels, ou dans des ambassades, ou en cas de contrôle policier.
«Cette carte est un outil de contrôle… comme celle utilisée par un auto-entrepreneur. C’est un statut vague. Pourquoi demander un cahier des charges à un artiste ? Ainsi, jusqu’à maintenant, à part contourner, on n’a pas de statut défini pour l’artiste spécifiquement. S’il y a des réformes à faire, ça serait éclaircir le statut en urgence. On est au ralenti … j’aurais bien aimé gérer ma carrière comme une entreprise, mieux que de devoir adopter un cahier des charges ambigu ou de lancer une société de services ».
Kamel Ring, musicien de rue :
« La carte professionnelle, de nos jours, est montrée par des artistes pour dire qu’on l’est. On dirait que sans cette carte, l’artiste ne l’est pas. Elle sert à avoir son visa, c’est possible … Sinon, certains la possèdent alors qu’ils n’ont rien à voir avec le domaine artistique : Ils l’ont achetée. Pour la carte d’identité, oui, le statut de l’artiste est mentionné grâce à cette carte dite pro. Par ailleurs, quand on a une opportunité de travail, certains recruteurs l’exigent et veulent savoir s’ils sont face à ‘‘un professionnel’’ selon leurs normes ou pas. Aux yeux de certains, c’est cette carte qui détermine l’artiste pas forcément son art. Pour l’assurance sociale, elle renforce. Personnellement, en tant qu’artiste, j’ai eu mon certificat « Busker License », qui me permet de me produire dans les rues de toutes les villes du monde entier sous la protection de l’Association mondiale de défense des droits des artistes de rue. Même quand je me fais embêter par la police, c’est ce que je présente en contactant l’association, et celles et ceux qui m’ont octroyé le certificat. En Tunisie, notre statut, on se le forge encore, en improvisant ».

«Rascal» en tunisien, c’est «réutiliser». En ancien français, c’est «Rescaille», «une variante de rebut» ou «ce qu’on a rejeté». Thomas Egoumenides, designer et son équipe de jeunes Tunisiens ont achevé leur résidence artistique grâce à l’Art Rue, donnant naissance ainsi à l’atelier «Rascal Tunis», situé en plein cœur de la Médina dans une ancienne bâtisse abandonnée. L’atelier a été ouvert au public sur trois jours et se développe autour du design et de la valorisation des déchets dans la Médina de Tunis et ses environs. Thomas Egoumenides, son concepteur, nous en parle davantage.
«Rascal» paraît être un projet engagé à vocation écologique. Peut-on le définir ainsi ?
Justement, pour commencer, il est primordial pour moi de ne pas le définir ainsi : en disant qu’il est juste «Ecologique». Je n’aime pas trop ce terme parce que je trouve que c ’est un «fourre-tout». Il s’agit d’un projet plutôt «Logique» (rires). Sans le préfixe «Eco» donc. La cohérence, en effet, compte. Pour moi, le mot «Ecologie» est très large.
En d’autres termes, quelle est donc la genèse de «Rascal Tunis» ?
Je suis designer depuis des années. J’ai commencé avec «Flayou» en Tunisie. Il est difficile au fil du temps de ne pas être sensible aux déchets, à la pollution visuelle, à la surconsommation. A un moment, ma question, c’était : est-ce qu’on ne peut pas donner une 2e vie à cette matière ? Est-ce qu’on ne devrait pas plutôt cesser de culpabiliser ? Faire son rôle de citoyen ? Faire le tri, emballé, ne plus user des plastiques ? etc. Après tout, ce sont finalement les politiciens qui ont la mainmise sur des problématiques qui échappent aux citoyens. De mon côté, je ne suis pas là pour pointer du doigt n’importe qui, par contre on ne pourra se demander si c’est possible de recycler ces déchets, jouer avec, les considérer comme une matière rebut. Une matière rejetée par les industriels entre autres… après, autant la transformer ou s’en servir autrement. J’ai commencé de mon côté à travailler dessus quand j’avais le temps : j’ai exposé à l’événement «Bauhaus» l’année dernière, autour de cette problématique-là. J’ai participé à une expo à Sousse où j’ai présenté les travaux. Un appel à projets lancé par l’Art Rue arrivait au bon moment. Il s’agissait d’une résidence artistique. C’était une occasion à saisir. L’Art Rue a compris le projet et l’a soutenu. On a pu expérimenter ce laboratoire pendant trois mois.
Quand la résidence a-t-elle commencé ?
Elle a commencé officiellement en septembre. A partir du moment où j’ai été sélectionné, au mois de juillet, il y avait tout un travail préliminaire à faire en amont, de méthodologie, une mise en place du projet, la procédure, trouver un lieu, travailler avec la chargée projet, etc. On l’a terminé le 1er décembre 2020.
«Rascal Tunis» est-il participatif ?
Avec mon assistante Sarra Bouzgarrou, j’ai une bonne entente. Elle connaît bien mon travail. On a trouvé 5 jeunes de la Médina qui avaient entre 23 et 26 ans et qui avaient déjà travaillé sur une résidence auparavant de l’Art Rue. On a revu les profils, on les a rencontrés, afin de leur expliquer le projet. Ils étaient réceptifs. Le projet est collaboratif. Le but, c’est d’y travailler de la manière la plus horizontale possible. Leur faire découvrir une méthodologie de travail et une vision différente. Et qu’on cogite toutes et tous dessus. Je leur ai dit dès le départ qu’il fallait s’investir. Personnellement, j’avais déjà des outils que j’ai pu acquérir grâce à mon parcours. J’étais donc dans la transmission d’un savoir, toujours ensemble. On avait trois personnes en production et deux personnes en communication. Ce nom «Rascal», on l’a trouvé ensemble, et l’idée était qu’on pouvait maîtriser tout : la forme, le fond, la communication, tout en se formant sur terrain.
Pour le résultat final et la présentation au grand public, le 17 décembre 2020, de «Rascal Tunis», vous avez opté pour une maison abandonnée, totalement entretenue de nouveau. Pourquoi avoir choisi ce lieu en particulier et comment l’avez-vous trouvé ?
Dans le travail préliminaire, je cherchais un espace à investir. Celui-ci appartenait à l’INP. Je tenais à investir un lieu en entier et non pas une partie. On m’avait proposé «la Caserne», et d’autres lieux pour finalement m’arrêter sur cet endroit : doté d’un patio, et d’un espace en plein air, qu’on pouvait aménager avec d’autres salles. On a pu avoir une autorisation et le travail a commencé sur 3 mois. Le lieu était totalement abandonné, même si en 2017, sur place, il y a eu l’exposition de Malek Gnaoui, que le public a pu voir dans le cadre de «Dream City» et qui a eu pour thématique la prison du 9-Avril et ses prisonniers.
Pour toutes celles et tous ceux qui n’ont pas encore découvert «Rascal Tunis», pouvez-vous nous dire comment aura lieu la visite une fois sur place ?
Il s’agit d’un processus partagé et lié. Dans un premier temps, dans une pièce, on présente tous les matériaux, rebus. On les a sortis d’une benne, et on les a revalorisés de la manière la plus simple possible. C’est un travail sur l’esthétique qui vise à changer le regard des gens sur les déchets, notons-le. Ensuite, il y a eu 4 collections, avec des matières de déchets, des verres en plastique, créer à partir de bouteilles, des assises de mousse, de carton, du tissu refait. Au départ, il y a la présentation de la matière, de ce qu’on en fait et puis l’espace de travail, où on montre les machines qu’on avait utilisées, les techniques dans le but de montrer qu’on n’a pas besoin de s’investir beaucoup pour montrer les choses. Montrer qu’on n’a pas besoin d’être dans une usine pour créer les objets, par exemple. La dernière salle est sombre : on y présente les prototypes et les expérimentations sur la matière. Sur des choses qui n’avaient pas de fonctionnalités. Sur comment répond la matière et la transformer. En fonction des réponses, elle me donnera une idée sur ce qu’elle va devenir comme objet. Une projection autour de la résidence en collaboration avec Mira Hamdi, qui a écrit autour de la résidence. Je tenais à ce que des gens écrivent sur «Rascal». Mira a écrit un slam autour de la résidence. Et c’est important pour moi d’avoir des retours de gens qui ont suivi la résidence de l’extérieur. Plus de 200 personnes sont venues dans le respect du protocole sanitaire : grâce à l’équipe, on a pu être là pour les informer, les guider et que les collaborateurs jeunes puissent s’exprimer sur leur propre travail. Je voulais les mettre en évidence : les voir présenter eux–mêmes comptait. Ça reste un travail de groupe et l’implication de chacun est importante.
Comment « Rascal » pourra-t-il-durer dans le temps ?
On y réfléchit. Là, je vais me poser, prendre du recul, réfléchir à comment tout cela pourra se développer, autour de résidences, travailler davantage sur la matière, faire appel à des collaborateurs internationaux, organiser des formations, monter une équipe et entretenir cette réflexion de «Rascal» sur le temps et autrement. En janvier, on remet le couvert et on contactera des acteurs, en cherchant des fonds aussi. Il y a beaucoup d’opportunités. C’est important que les gens sentent l’intégrité du projet. L’expo pourra être déplacée à «Dar bach Hamba».

Le travail de Mara Fortunatovic se caractérise par sa (re)mise en valeur des formes et des volumes en usant d’un blanc éclatant et infini. Diplômée des Beaux-Arts de Paris, elle se spécialise dans les pratiques conceptuelles, créant un rapport nouveau et exprimant sa propre vision singulière d’un environnement. Après avoir investi et revisité divers lieux dans de nombreuses régions et pays, elle s’arrête à la Médina, en s’appropriant à sa manière le nouveau «Mono». Mara dévoile à La Presse son dernier accomplissement.
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce «Mono Zéro» ?
A l’intérieur, il y a un cercle au sol et les arches : il y en a quatre, deux qui étaient déjà présentes, espacées et allongées. J’ai reproduit les deux arches déjà existantes au millimètre près en métal inoxydable et je les ai copiées en créant une sorte de profondeur afin de faire un transfert, un déplacement imaginaire multidimensionnel de la galerie, comme s’il y avait une porte qui pouvait se continuer : quand on est dans l’espace, on voit les quatre arches et l’ombre des lames qui surgissent des murs. On peut se les imaginer se terminer jusqu’au sol comme si c’était une continuité dans l’espace. Ce qui reste vraiment, c’est cette histoire d’architecture, de multidimensionnalité, d’ombre, de lumière et d’immersion du corps, du geste, du regard. Mon challenge était de ne pas utiliser la hauteur d’œil parce que c’est là où les prochains artistes vont exposer et que mon œuvre va rester «ad vitam æternam» : il fallait vraiment que j’intervienne au niveau du volume de l’espace, de sa hauteur. Mon travail est ancré sur la lumière, le «White cube», le plan, chercher où réside l’intervention de l’artiste, la limite entre la sculpture, la peinture, la scénographie, etc. C’est nouveau pour la Médina et c’est un défi pour moi de faire mes preuves ici.
Avez-vous procédé à un repérage avant ?
Bien entendu ! J’étais venue un an auparavant. Je suis venue pour parler avec l’équipe, mieux cerner le concept de ce «Mono» : on a fait le nécessaire avant. J’aimais bien cet aspect mystique, mais sans entrer dans aucune religion. Cette idée que quand un visiteur se fend dans n’importe quelle galerie, il faut qu’il entre dans cette sorte de méditation, se créer un miroir de soi, contempler et je tenais à créer ce sanctuaire, cette aura et révéler la beauté que peut offrir cet espace, en prenant les éléments de l’architecture, combinés à la volonté de créer quelque chose d’extrêmement propre, «White cube», moderne.
Comment peut-on parler de votre travail, où le présenter ?
Mon travail perturbe car il y a cette idée que l’artiste peut se permettre de ne pas montrer son talent de dessinateur, son geste. Il ne permet pas au spectateur de s’approprier un objet comme un tableau, par exemple, et de créer quelque chose qui appartient à la galerie, à un espace précis. Il y a cette dé-personnification, le vide et ce que c’est que cette peur du vide : j’aime que le corps soit pris en considération et que le spectateur prenne son temps lors d’une expo. Je me rappelle en 2013, lors d’une expo, il y avait des journalistes qui ne voyaient pas mes œuvres : ils étaient perdus (rires). La question autour de l’invisible, de l’effort, revient souvent. Prendre le temps qu’il faut pour voir en profondeur les œuvres et se révéler est important.

«Kamel Ring », jeune artiste de 22 ans, ne passe pas inaperçu dans les avenues et les rues de Tunis : il suscite émerveillement, curiosité et esquisse, sourires, airs joviaux chez les passants grâce à la «Street Music» ou la «Musique de Rue».
Muni de sa guitare Ibanez et du matériel nécessaire à une performance sono en plein air, le jeune Kamel attire la foule grâce à sa présence, une énergie décapante, une apparence attrayante—à l’image des idoles du moment—et une voix vibrante. L’artiste n’a rien à envier à des talents professionnels sur scène et c’est au centre-ville de Tunis et à la Marsa qu’il campe le plus souvent.
Kamel se lance dans des reprises en anglais actuellement très connues et prisées par un large public diversifié. Il est féru de pop anglaise et le clame sur les réseaux sociaux et via sa musique. La musique de rue, très peu d’artistes la pratiquent en Tunisie: des années plus tôt, certains d’entre ces pépites montantes ont même été malmenés par les autorités. Kamel Ring voudrait faire connaître cet art, plus connu dans des pays occidentaux sous l’appellation de «Buskers».
Des performances qui éveillent positivité et bienveillance de la part des passants : ces derniers s’empressent de laisser souvent des pièces de monnaie. Outre la passion, l’intention du jeune artiste est de casser avec l’idée que les rues de la capitale sont malfamées, mal fréquentées en commençant, selon lui, par les rendre beaucoup plus vivantes, belles, plaisantes, à travers la musique et la bonne humeur. Des reprises d’Ed Sheeran ou Lewis Capaldi retentissent et plaisent à son public grandissant.
Kamel Ring est passionné de musique anglaise mais cela ne l’empêche pas d’interpréter des morceaux en arabe et en tunisien comme des titres de Halim Yousfi. Grâce à sa guitare et ses pas de danse, il a su conquérir admirateurs et auditeurs. L’enregistrement de son prochain album grâce à «Bluebox Tunisie» est en cours. L’artiste est également suivi sur sa chaîne Youtube, Instagram et Facebook. Du haut de ses 22 ans, il a les atouts nécessaires pour faire de la «Street music» un talent récurrent visible dans nos rues.

La 20e édition du festival de la chanson tunisienne aura bel et bien lieu du 30 mars au 3 avril 2021 sous la houlette du ministère de la Culture, avec à sa tête l’artiste et directeur Chokri Bouzayen. Un appel à candidature a été lancé pour permettre à la nouvelle vague d’artistes méconnus d’être au-devant de la scène et l’édition sera décentralisée. Rencontre en amont du redémarrage de la vie culturelle fortement impactée par la crise sanitaire.
Pouvez-vous nous en dire plus sur cette 20e édition en cours de préparation ?
Après des années d’absence, le festival est ressuscité, dans un aspect totalement nouveau, inédit et de notre temps. L’époque a beaucoup changé depuis son arrêt. L’espace où il aura lieu va permettre ce renouveau d’un point de vue «compétition» ou même «esthétique»: ça sera à «L’Opéra» de la cité de la Culture. Avec tout un comité, on est en train de faire en sorte déjà de promouvoir ce festival dans les régions. De nouvelles idées seront mises en place. D’autres comités désigneront des participants dans d’autres gouvernorats. D’autres spectacles se feront en parallèle avec l’édition dans les régions : 12 gouvernorats vont être inclus, 12 autres le seront l’année prochaine. Comme ça, tous les deux ans, on fera en sorte que tous les gouvernorats puissent participer. Des récompenses nouvelles sont mises en place au niveau des chansons choisies comme la réalisation de clips vidéos, le maintien de la compétition selon des thèmes et des genres musicaux : le patrimoine tunisien, chanson contemporaine, le «Moltazam», le soufi, le populaire… en privilégiant les jeunes talents qui seront au premier plan. Le renouveau, c’est cela ! Ça va être du goût de tout le monde.
La programmation a-t-elle déjà été établie?
Un appel à candidature a été lancé pour recueillir les participations, bien entendu. Il y en a qui ont postulé l’année dernière, parce qu’il était prévu que le festival se fasse avant la crise du coronavirus. Afin de mieux assurer la distribution de la chanson, on tient à la présenter autrement. D’une manière à ce qu’elle parvienne mieux au public. Ils ont jusqu’au 18 décembre pour participer.
Dans un contexte aussi glissant que celui du coronavirus, comment se déroule l’organisation ?
Une équipe logistique est en train d’être désignée et on a encore quelques mois encore pour tout préparer. On tient à l’organiser sur l’année. A n’importe quel moment, les participants pourront y participer. 45 ans dans le domaine, et je ne cesse de dire que la chanson devrait avoir du goût. Elle doit être belle à écouter et être présentée loin des démonstrations musclées. L’esthétique de la chanson est essentielle: elle ne doit pas être monotone, redondante. La beauté de la chanson doit résonner à travers des décennies. La salle de l’Opéra donnera une autre dimension au festival : la scénographie fera en sorte d’être attractive.
Si jamais la crise Covid-19 ne s’estompe pas d’ici à la date fixée, quelles sont vos alternatives pour le maintien des festivités?
L’édition aura bel et bien lieu parce qu’au pire on va drastiquement réduire le nombre des festivaliers et nous respecterons farouchement le protocole sanitaire. De 1.800 spectateurs, par exemple, on retiendra 800/700 personnes en appliquant les mesures mais on espère que ce virus s’évaporera.
L’édition sera décentralisée. Ça va se passer comment ?
Un comité sélectionnera les nouveaux morceaux et fera partie du jury directement à travers une visioconférence s’il le faut ou sur place. Selon le budget, on ne pourra pas aller sur terrain, dans toutes les régions. Jury, comité de sélection sont déjà mis en place et l’organisation impliquera les artistes dans les régions.

L’art d’interpréter est plus que jamais nécessaire en ce XXIe siècle voué aux fausses et aux vraies interprétations des discours, des traditions, cultures, mais surtout celles des textes sacrés. Raouf Seddik s’est fixé comme objectif de rendre à la portée, le plus possible, cette notion philosophique à travers des chroniques rassemblées et publiées dans un ouvrage publié chez Nirvana, titré « Chemins de l’herméneutique ». Dans ce livre, il raconte et décortique l’herméneutique pour un large lectorat. Raouf Seddik a déjà une prolifique carrière de journaliste derrière lui. Récemment, il s’est consacré davantage à sa passion de toujours : la recherche philosophique. Une passion qu’il associe à un « mal secret », mais qui s’avère d’actualité. Entretien.
Afin de mettre en contexte un large lectorat et même l’initier, qu’est-ce que l’herméneutique ?
L’herméneutique c’est l’art d’interpréter. Traditionnellement, l’art d’interpréter a toujours porté sur les textes qui ont une stratégie pour l’organisation d’une société, autrement dit, les textes religieux. Dans l’histoire, cela commence par « L’Iliade » et « L’Odyssée », qui étaient des textes au même titre que le Coran et les textes de religions monothéistes : ils étaient à caractère religieux et qui, à un certain moment, ont commencé à poser des problèmes de bonne compréhension. D’autant plus que dans le cas de « l’Iliade » et « l’Odyssée », il y avait une multiplicité de versions. La version qu’on trouve aujourd’hui est une version qui a été unifiée comme dans les Evangiles, les Apocryphes, etc… Donc, l’herméneutique commence autour de la bonne compréhension du texte religieux, parce qu’évidemment, s’il y a plusieurs lectures divergentes, cela peut poser problème. Il s’agit de retrouver le sens juste. L’art d’interpréter va s’élargir et s’appliquer à d’autres thèmes, comme la compréhension des cultures et des traditions de l’Autre sans les réduire, il touchera à l’anthropologie… etc., c’est comment interpréter la pensée d’autres peuplades, comprendre l’Autre, sa littérature, son parcours de vie. Qui est l’Autre ? Comment dois-je le comprendre ? Des interrogations qu’on peut se poser tous les jours. Sans oublier l’art d’interpréter appliqué à soi-même. Quand on prend des décisions, on se dit : « Est-ce que cela nous convient ? ». Cela part d’une certaine interprétation de son propre parcours, sa propre nature et ce n’est pas une science exacte : c’est une interprétation et on peut, en effet, prendre de mauvaises décisions parce qu’on a mal interprété. Il se trouve qu’il y à toute une réflexion sur la manière d’interpréter et j’estime qu’il est bon de faire connaître ce qui a été dit et pensé sur le sujet.

Pourquoi s’y intéresser de nos jours et pourquoi avoir choisi ce chemin ?
Il y a un intérêt personnel. Il faut savoir que l’herméneutique constitue aujourd’hui une branche fondamentale de réflexion philosophique : quand on fait de la philo, on s’y intéresse systématiquement. Il y a aussi un contexte actuel qui peut donner des raisons supplémentaires d’explorer ce domaine. Je pense qu’une des raisons pour laquelle je me suis décidé de m’y intéresser, c’est qu’actuellement, on est assailli par des questions sur notre relation à nos traditions, aux textes fondateurs de comment est-ce qu’il faut les reprendre sans y toucher, les rejeter et on se demande souvent… quoi en faire ? On nous submerge de traditions interprétées. Il s’agit d’aller voir en profondeur ce que veut dire l’herméneutique. « Al Ijtihad » en arabe, est une lecture censée renouveler le sens en fonction d’un contexte. C’est une sorte d’adaptation. L’herméneutique peut mettre en difficulté le texte. On est dans une situation culturelle critique, épuisé par les débats et la réponse est de se dire : « Et si on allait voir du côté des méthodes qui permettent la conquête des textes ? De les interroger d’une manière autre pour susciter des sens qu’on ne soupçonne pas ? ». De nos jours, en effet, on ne peut emprunter des chemins qui nous permettraient de sortir des débats dans lesquels on patauge.
A qui, donc, s’adresse précisément ce livre ?
Je vise les jeunes qui, aujourd’hui, peuvent eux aussi éprouver une certaine lassitude par rapport au débat. Il faut qu’ils se disent : « Et si on dépassait cela, d’une façon qui permette d’apprendre les choses sur ce qui s’est fait ailleurs ou par le passé ? ». En apprendre sur les Grecs, les juifs et les chrétiens y compris, chez nous dans notre propre tradition et culture qui a connu entre autres « Ibn Khaldoun » ? « Ibn Khaldoun » qui s’est rendu compte qu’il y a une évolution de l’humanité et de toute une civilisation. Avec lui, on a connu une marche vers la civilisation. Il y a l’approche qui nous sort des batailles « Des versets contre versets », tout en se dirigeant vers des perspectives nouvelles. De la même façon pour saint Augustin qui, à l’époque, avait marqué l’ère culturelle de l’Algérie et de la Tunisie. Une ère qui est aussi la nôtre. Les chrétiens se sont souvent tournés vers saint Augustin pour des questions d’ordre religieux. C’est une personnalité qui avait beaucoup de choses à dire et qui a apporté à la théologie. Il y a une notion qui relève de l’appropriation de l’héritage.
Quelle est la genèse de « L’herméneutique en temps d’Islam » ?
L’herméneutique ne s’est pas vraiment développée en terre d’Islam. Le problème dans l’Islam est que l’herméneutique a tendance à se replier sur le terrain de l’exégèse du texte : il s’agit de ne pas partir sur de fausses pistes. On est resté sur cette approche herméneutique, alors qu’en Occident, on trouve déjà des indications sur saint Augustin lui-même : il y a une façon de se dégager du texte. Dans la tradition coranique, le texte relève d’une grande importance. Assez tôt, on comprend qu’il n’est pas exclusif. Comprendre le projet de Dieu dans sa relation avec les hommes passe par des messages directs que Dieu adresse aux hommes, mais ne résument pas la parole de Dieu. Sa parole, on peut la trouver dans la nature, dans l’histoire. Il y a une sorte d’élargissement du support à interpréter. Il y a eu en terre d’Islam des expériences intéressantes pour dégager l’essence du texte et le rendre le plus pertinent possible. Il y avait des divergences d’approches selon les théologiens, mais on est resté limité par l’horizon du texte : comme avec les Hadiths évoqués par l’entourage par exemple censés apporter un éclairage et qui ont été souvent considérés comme des abus. Tout tournait autour de la bonne façon à apprendre pour bien comprendre le Coran. C’est donc un peu limité par rapport à comment a été pensée l’herméneutique en Occident, d’où l’intérêt d’aller voir ce qui a été fait chez les Occidentaux.
Le Tafsir, le Fekh… peut-on les considérer comme des lectures herméneutiques ?
Ça relève de l’herméneutique, mais c’est une herméneutique qui reste prisonnière d’un horizon en particulier : le texte coranique. On reste figé autour de la tâche qui consiste à dégager le sens du texte.
Quelle est la différence entre « herméneutique » et « exégèse » ?
L’herméneutique est l’art d’interpréter en général : on peut même parler de l’art de bien comprendre et d’éviter la mécompréhension. L’exégèse, traditionnellement, c’est l’art d’interpréter, appliqué aux textes écrits. Il y a les règles de l’exégèse qui s’appliquent et qu’on peut considérer comme des techniques de lecture du texte, alors que l’herméneutique, c’est forcément plus large. L’exégèse fait partie de l’herméneutique : l’herméneutique étant bien plus globale.
Qu’est-ce que l’herméneutique moderne ?
Quand on parle d’herméneutique moderne, ça renvoi à une phase de la réflexion sur le sujet : la phase inaugurée par Friedrich Schleiermacher. C’est lui qui a opéré cette sorte d’émancipation de l’herméneutique par l’exégèse et qui définit en même temps une sorte de méthodologie qui s’applique à l’herméneutique quel que soit son objet. Parce qu’avant, il y a eu dans l’histoire, une herméneutique des textes juridiques, des textes littéraires aussi qui n’avaient pas forcément de connotations religieuses. Il y avait l’herméneutique appliquée aux textes religieux, et selon les domaines, il y a eu des règles différentes. L’herméneutique moderne a énoncé des règles générales. Ce n’est plus compartimenté. C’est un peu comme quand on parle de Newton, qui a énoncé une loi universelle de la gravitation : c’est une loi qui s’applique sur tout les corps qui existent dans l’univers. Cela relève donc de la compréhension universelle. On n’est plus sous la loi religieuse : il s’agit d’une loi qui appartient à l’herméneutique elle-même. C’est une forme d’émancipation.
Vous avez évoqué dans votre livre « L’ère de l’exégèse critique ». Pourquoi « ère » ?
Parce que l’exégèse critique, née dans l’approche d’un texte, n’admet plus les dogmes qui ont longtemps accompagné la lecture des textes. Moi, je pense que cette ère de l’exégèse critique est arrivée après Descartes : connu par la condamnation de Galilée, prononcée par l’église. Lui, il a quelque part, produit une métaphysique qui permet aux savants de ne plus écrire sous l’église. La même idée : toujours selon l’église, les tenants de l’exégèse critique ne doivent pas donner de comptes à rendre. L’exégèse critique est une exégèse qui peut être très corrosive. C’est pour cela qu’elle a suscité beaucoup de réserve de la part des milieux religieux.
Est-ce que ces lectures ont connu la censure ?
Bien sûr. Spinoza, grande figure de l’exégèse critique était connaisseur, d’origine juive. Il connaissait la bible, était éduqué dans une culture religieuse juive et en même temps philosophe critique, cartésien : ses textes n’ont pas été publiés de son vivant. Les débuts de l’exégèse critique l’ont été d’une manière clandestine. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle, qu’il y a eu triomphe de l‘approche critique avec le développement des sciences historiques.
Pour finir, à quoi sert ce retour vers l’herméneutique de nos jours ?
L’herméneutique permet de se frayer une issue claire vers la philosophie, éviter les querelles épuisantes qui nous fatiguent à longueur de journée. Comme l’herméneutique est une forme de pensée qui est ouverte à l’histoire, à la culture de l’Autre, à l’actualité… c’est donc une façon de se donner des outils pour faire les choses d’une manière intelligente et pertinente et non plus dans la cacophonie générale et le crêpage de chignon. (Rires). C’est un sujet digne d’être exploré. On participe en même temps à une initiative plus grande : celle d’insérer la pensée philosophique dans l’espace tunisien qui se caractérise par le fait que les débats philosophiques se font en langue arabe, dans l’enceinte universitaire, dans des cercles assez restreints… Pour ce qui est de l’espace francophone, on est dans les sciences humaines par exemple, mais ce qui caractérise réellement la philosophie n’est pas à la portée. Là, il y a une tentative de permettre au langage philosophique de se faire sa propre place dans notre vie intellectuelle, dont la francophonie est déjà une composante. Il n’y a pas de raison que la langue française soit amputée de cet héritage philosophique.

Se lancer dans une aventure créative à l’aube de la crise de la Covid-19 était risqué, pourtant, Siwar Bouksila, jeune artiste designer-graphiste, s’est tout simplement accrochée à un rêve à vocation artistique. Focus sur un brin d’espoir dans un océan de morosité.
Titulaire d’une licence fondamentale en audiovisuel de l’Institut des Beaux-Arts de Nabeul, Siwar Bouksila, du haut de ses vingt piges, s’imaginait un avenir épanoui dans le large secteur de l’audiovisuel : sa dynamique, son mouvement, sa production la fascinaient… de loin. Une fois sur le terrain, la réalité était dénuée d’artifices et s’est mêlée à la désillusion. Son parcours a pris une toute autre tournure, vers un univers plus créatif et tout aussi riche en enchaînant avec un mastère professionnel en design graphique à Sousse.
Une fois obtenu avec mention et avec passion, les opportunités ont commencé à fleurir, citons son passage capital à l’espace culturel Inart à Hammamet, qu’elle a g éré sous la houlette de Mme Dalel Bouslama, artiste photographe pionnière et universitaire, tout en alternant travail et un 2e mastère de recherche. Une étape universitaire qu’elle n’a pas validée, happée par l’envie pressante de percer professionnellement.
Expositions, rencontres avec des artistes divers de tous bords, évènements en tous genres, conception d’affiches ont élargi son réseau de connaissances et ont alimenté sa passion, son savoir-faire et ses ambitions. Concevoir son propre projet devenait une nécessité… Cadres, graphismes, calligraphies ont commencé à fusionner donnant lieu à « Fyena », son propre espace de création. « Un pari risqué dans une zone qui n’est pas connue pour sa fibre artistique, pour cette passion, mais dont les habitants peuvent être consommateurs, à la recherche constamment de cadeaux à offrir, d’articles de décoration. La création acquise est personnifiée, entièrement réalisée par les goûts de la personne désireuse de s’offrir des produits au final peu communs, commerciaux, distingués», présente passionnément l’artiste- graphiste.
L’espace tel qu’il existe en ce moment n’a vu le jour qu’à la veille de la crise de la Covid-19… Trois ans auparavant, la passion s’entretenait à travers les réseaux sociaux Instagram et Facebook et ciblait un public délocalisé de Nabeul. C’est, en effet, à Tunis et à Sfax surtout que «Fyena» devenait visible et où elle l’est toujours. « L’ Inart m’avait permis de présenter mes créations au fur à mesure en organisant ma propre exposition : je faisais des cadres modifiables en répondant aux goûts des intéressés et ça continue… », déclare Siwar Bouksila.

Jusqu’au début de 2020, son parcours a failli perdurer… à Bali, là où elle a attrapé le virus des concepts Store pendant un voyage. A son retour, son projet devait voir le jour en Tunisie… Rien ne l’empêchait de le faire malgré le contexte extrêmement glissant que le monde vit. Siwar Bouksila était déterminée à revenir à Bali pour mieux se former, mais le coronavirus a tout saboté en fermant les frontières… c’était donc le moment crucial de se lancer, sans hésitation, en s’engageant entièrement en Tunisie.
« Fyena », nom attribué au hasard à son travail par les gens qu’elle a côtoyés, a été présenté à Paris et a désormais une filière prisée à Bali, gérée par son frère, résident là-bas. Tenace, déterminée, elle a pu s’accomplir… rapidement, malgré les obstacles.

Pour son numéro de 2020, le collectif «Jaridet Lemdina», composé de jeunes Tunisiens, a tenu à relancer «le Journal de la Médina» en prônant une thématique épineuse, celle de la «Politique urbaine-Urban Politics» à adopter pour un Tunis plus éclatant, cosmopolite. Ce numéro est une prouesse rédactionnelle, multilingue, «tunisifié» et qui traite de l’art, de l’architecture, de l’humain et du social, réalisé bénévolement par des contributeurs. Emily Sarsam, cofondatrice du collectif de «Jaridet Lemdina», revient sur la genèse de cette initiative du début jusqu’à la sortie de son dernier exemplaire annuel.
«Jaridet Lemdina» a marqué son retour cette année. Quels sont les nouveautés ?
Effectivement, il y a eu des changements. L’époque n’est plus la même déjà. 4 ans auparavant, tout a commencé dans le cadre d’un programme d’échange, soutenu par un fonds allemand. Ce programme d’échange se déroule entre l’Allemagne et les pays du Moyen-Orient, l’Amérique du Sud… etc. Le collectif de la Médina, à l’origine de cette initiative, est composé des amis de la Médina, des jeunes Tunisiens et résidents sur place ou d’ailleurs, comme Nader Khelifi, Raoul Cyril, Aymen Gharbi, Molka Haj Salem, etc. On en a parlé, et on s‘est dit qu’on pouvait créer un journal participatif, écrit en tunisien sur la vie contemporaine à la Médina. Une thématique pas du tout «romantisée», mais on évoquerait plutôt la vie quotidienne, les traditions locales, dans un contexte contemporain, actuel. La communication autour du projet s’est faite de bouche-à-oreille et la communauté autour s’est formée. Le collectif, avant, rédigeait les articles, mais maintenant, c’est ouvert aux contributeurs essentiellement qui étaient bénévoles, conduits par leur passion pour la Médina autour des légendes urbaines, des rues, de leurs symbolismes, de leurs histoires, leurs mausolées… toujours dans une perspective contemporaine.
Le journal est paru régulièrement avant, ensuite il y a eu une interruption.
On était ouvert aux contributions, productifs, ensuite, avec mon départ précédent, deux solutions se sont proposées afin d’assurer la continuité du projet : Iheb Kassmi et Yosr Hizem, mon amie et collègue voulaient prendre le flambeau, mais avec le temps, la communauté commençait à s’effriter. Il y a eu des désaccords avec une autre association connue de la Médina qui soutient beaucoup de projets culturels et qui tenait à prendre en charge le journal. La 2e solution, c’était la mise en veille du projet jusqu’à récemment : on l’a redémarré avec d’autres membres, citons Yasmine Houemed, Syrine Siala, Siavash Eshghi, Aya Rebaï, Mariem Essaadi, Aziza Gorgi (designer et directrice artistique du journal), Sarah Bouzgarrou, Frederike Meyer, Kathleen de Meeûs, Lea Djaziri, Issam Smiri, le 5015 et au moins une quinzaine d’autres contributeurs. On est revenu avec une édition annuelle titrée «Urban Politics»-la politique urbaine, soutenue par le «Heinrich-Böll-Stiftung» et tous les contributeurs. Cette thématique riche, autour de la politique urbaine, nous permet aussi de voir en dehors du périmètre de la Médina.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les axes principaux du journal, les sujets traités, les rubriques … le contenu en général ?
Il n’y a pas de rubriques déjà et le numéro est multilingue : français, anglais et tunisien. Pour cette année, c’était la politique urbaine : une approche qui nous permettrait de jeter la lumière sur les points faibles ou les problèmes de la cité, de son infrastructure, des bémols sociaux, habitats… c’est assez ouvert. Ce dernier numéro est plus à caractère sociopolitique mais on reste ouvert. Notre but c’est d’approcher la cité à travers l’art, le design, l’urbanisme, la cuisine, tout en mettant en lumière les problèmes existants autour. Cyrine Douss, chorégraphe, a parlé de son spectacle présenté dans le cadre des Journées chorégraphiques de Carthage à Bab Bhar avec son collectif «El Maghroumine». L’artiste a critiqué «l’objectivation du corps féminin dans l’espace public» et le manque d’exploitation de l’espace public via l’art. Sinon, on fait un appel ouvert à tous les contributeurs désireux d’écrire : illustrateurs, artistes, critiques, universitaires, chercheurs, etc. Un seul bémol, cette année, c’était le manque d’articles en tunisien : notre but principal pourtant était de «tunisifier» le journal. On devait se focaliser sur la traduction, grâce à Aymen Gharbi. Comment aborder la Médina en tunisien. Avec le vocabulaire académique, ça ne sera pas accessible et le langage sera soutenu. On voudrait faire un glossaire en dialecte tunisien, mais ça demande de l’argent et du temps. Les langues sont très importantes, une ouverture sur le monde, mais le tunisien est aussi capital afin de toucher davantage les Tunisiens. Le contenu du journal avant était en grande partie tunisien et on voudrait continuer dans ce sens. C’est le journal du public tunisien.
De nos jours, se lancer dans le papier, c’est risqué, avec la crise…
En effet ! C’est un challenge. Mais on a tenu à avoir la version papier. C’est primordial ! Le digital ne nous permet pas de bien lire sur le net. Le contact avec le papier est unique. On a tenu à valoriser le papier et on tient à ce que les gens le gardent et l’archivent. «Jaridet Lemdina» paraîtra une fois par an et le contenu reste consistant. Le journal est paru en papier, mais pas mis en vente. Le HBS nous a permis de vendre une partie afin de financer le prochain numéro. Nous ciblerons un public passionné de politique urbaine, afin de pouvoir surtout couvrir le coût de l’impression et de la distribution. Nous le donnerons gratuitement à des gens qui ne peuvent pas se payer le numéro.
Comment «Jaridet Lemdina» pourra contribuer à améliorer la scène locale artistique, culturelle et la vie urbaine à Tunis ?
On voudrait penser la ville autrement via cette initiative. Etre utopique pour l’avenir de la ville. Créer des connexions, s’ouvrir sur les problématiques liées à la ville, à sa scène culturelle et artistique, à son mode de vie. L’exploitation de l’espace public, on y tient. On voudrait créer une plateforme médiatique. Parler d’urbanisation politique, c’est traiter d’une politique citoyenne. Sans oublier, l’usage du dialecte tunisien. Ne pas avoir d’hiérarchisation dans le collectif assurera la pérennité du journal et de l’initiative qui est créée pour tout le monde.
COPYRIGHT PHOTO : AZIZA GORGI