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5es Rencontre du théâtre arabe de Hanovre – « Cosmos » d’Ashtar Muallem et Clément Dazin : Humour cosmique
REVIEWS & CRITIQUES4 / 17 / 2025

5es Rencontre du théâtre arabe de Hanovre – « Cosmos » d’Ashtar Muallem et Clément Dazin : Humour cosmique

Découvrir l’artiste circassienne Ashtar Muallem fait l’effet d’une collision céleste dans une salle de spectacle obscure, celle du Pavillon d’Hanovre. Aménagée et scénographiée sur mesure, la scène est prête à lui laisser libre cours d’effectuer pirouettes, mouvements corporels, danse et dialogues humoristiques. « Cosmos » brouille les limites entre plusieurs disciplines et traite avec beaucoup d’humour, d’une thématique lourde : la Palestine occupée depuis 1948.


Par Haithem Haouel, Envoyé Spécial à Hanovre (Allemagne)


L’artiste, sous les feux d’un projecteur, jambes croisées ou en mouvement, se tient au pied d’un tissu en blanc suspendu, du toit jusqu’au sol. Ashtar le manie comme elle manierait un organe. Ce fil, c’est son extension le temps d’une performance certes physique, mais qui reste profondément parlante. « Cosmos » est une œuvre révélatrice d’anecdotes personnelles, passionnantes, vécues sous la colonisation sioniste, au fil des décennies oppressantes. Avec une lucidité mêlée à une pointe d’humour, l’artiste manie le verbal comme elle manie son corps : avec une grande souplesse.


Quoi de plus efficace que l’humour pour inviter à la réflexion ? Braquer les projecteurs sur un sujet pesant peut se faire d’une manière scénique, insolite, tout en suscitant le rire intelligent. Le tragique broye, marque et peut être répulsif. L’humour, lui, retient de bout en bout le spectateur.


Muallem défie la gravité avec force et aisance remarquable. Sa performance solaire électrifie la salle. « Etant née avec quelques flexibilités corporelles, j’ai dû les mettre à bon escient, et au service de l’art », précise l’artiste lors d’un panel. «Tout en vouant un intérêt au yoga, à la méditation et en me faisant aider par Youtube (Rire) ». Commente-t-elle, toujours avec un sens de l’humour inégalé.

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Ashtar est née et a grandi dans une école de théâtre fondée en Palestine, de parents acteurs de théâtre et fondateurs de l’espace. L’artiste vit dans un milieu qui lui a permis d’affiner ces techniques et de perfectionner son art scénique. Très vite, elle a été repérée par Clément Dazin, artiste de cirque, qui l’invite à collaborer ensemble, autour d’une création improvisée … réalisée en trois semaines. Depuis, le travail à deux continue. « Cosmos », créée après la pandémie, a tourné en France, mais Ashtar a tenu à la présenter en Palestine. « Heureusement que j’ai j’ai pu la présenter quelques fois, en Palestine. J’y tenais».


Toujours à propos de « Cosmos », au moins deux versions ont été réalisées dont une qui évoquait davantage l’aspect religieux, compliqué à faire tourner dans le monde arabe. Faire appel à l’imaginaire humoristique, c’est tenter de traiter de l’époque et de ses aléas, titiller l’humain, l’entretenir intelligemment et esquiver la noirceur. C’est rendre le politique malléable et drôle, ce qui n’est pas un travail mince à faire. «Si je suis la lumière qui est en moi, elle m’éloignera de l’obscurité. Ne pas être intimidé par toute la laideur qui nous entoure est vital donc brillons… surtout ! », conclut-elle.

5es Rencontre du théâtre arabe de Hanovre – « Cosmos » d’Ashtar Muallem et Clément Dazin : Humour cosmique
« The love behind my Eyes » D’Ali Chahrour : Chorégraphier le passionnel sur scène
REVIEWS & CRITIQUES4 / 15 / 2025

« The love behind my Eyes » D’Ali Chahrour : Chorégraphier le passionnel sur scène

Ali Chahrour, metteur en scène et chorégraphe libanais, rend solaire sur la scène du théâtre arabe d’Hanovre un amour interdit, englué dans les non-dits et étouffé par le poids du traditionnel, du religieux et du patriarcat. Depuis sa création il y a 4 ans, «L’amour derrière mes yeux» résonne toujours comme un hymne universel à la tolérance.


C’est à travers les yeux, que se vit cette performance d’une heure. Principalement dansante et physique, elle s’harmonise entre deux artistes hommes. La regarder, c’est assister à l’enchevêtrement de deux corps, dans un fond noir, à peine éclairé par un faisceau de lumière. Un rayon, révélateur d’espoir, dans des temps rongés par l’exclusion, les phobies, la violence. De la danse parlante, mais aussi du chant, en guise de fond sonore, criant d’humanité, d’amour, de valeurs. Cette musique épouse le propos de la chorégraphie, l’enveloppe. Un chant magnifiquement interprété par Leila Chahrour, 3e protagoniste sur scène.


Leila Chahrour interpelle par sa présence, son absence, et ses va–vient. Des mouvements qui se font souvent en musique, et qui sont parfois, discrets, mais utiles sur scène. Leila est le symbole d’une figure maternelle bienveillante, aimante, adoucissante. Une figure de paix, d’union, profondément protectrice. Toujours sur scène, et par le biais d’un langage du corps, parfaitement synchronisé, harmonieux, les mouvements racontent tout un récit de passion réprimée, dénué de mots, mais criblé de maux, avec seulement deux silhouettes masculines qui fondent dans un noir scénique. Chadi Aoun et Ali Chahrour ne font qu’un. Chahrour qui s’auto–dirige sur scène : un autre défi relevé amplement.


L’histoire se déroule au 19e siècle, durant l’époque des Abbassides. Mohamed Ibn Daoued, un savant de renom, s’amourache aveuglement d’un autre. Baghdad vivra officieusement et en secret aux rythmes de cette passion brûlante. Ali Chahrour a porté un intérêt aux histoires d’amour singulière, aussi diverses soient-elles, broyées par les idéologies et totalement non-normatives. Trêve de verbalisation, place aux mouvements du corps pour crier justice et acceptation de l’autre.


Le duo de chorégraphes, et la présence féminine en musique, redessinent les contours de l’amour sur scène à travers une scénographie sobre, juste et d’une grande maîtrise, bercée par des chants au registre spirituel, religieux.


Dans un panel organisé en marge du spectacle par l’équipe organisatrice des rencontres du théâtre arabe d’Hanovre, modéré par l’académicienne, spécialiste du théâtre arabe Dr Nora Haakh, Ali Chahrour se livre sur l’éloquence du récit, tissé derrière cette création. Une aventure sur scène, qui raconte des aléas et des luttes, dans un contexte hostile. Cette création fait partie d’une trilogie qui raconte des histoires d’amour, bannies, et interdites, comme celle-ci, qui fut en grande partie, malmenée par un Mufti, un homme religieux qui fait la loi et réprimande.


Les premières prémices de la création ont commencé en 2020, quand Ali Chahrour a invité son acolyte Chadi Aoun à répéter, et à penser une danse. Leila Chahrour, qui n’est autre que la grande cousine du metteur en scène, n’a pas tardé à rejoindre l’aventure scénique au fil des séances de répétition, d’écriture qui se faisaient d’une manière fluide, quasi-instantanées, à Beirut. Le travail a été totalement bouleversé par l’explosion du port de Beirut. Une tragédie qui ne les a pas empêchés de mener à bout leur création.


La première a eu lieu en 2021. « La danse est un acte de liberté et cette performance est plus considérée comme une chorégraphie, qui raconte une histoire, telle un livre ouvert ». Précise le metteur en scène et chorégraphe de « The Love Behind my Eyes ». Ali Chahrour a présenté, deux fois, deux autres créations à succès à guichets fermés en Tunisie : « Du temps où ma mère racontait » et « Iza Hawa », lors des JTC 2023.

« The love behind my Eyes » D’Ali Chahrour : Chorégraphier le passionnel sur scène
«Siciliens d’Afrique : Tunisie Terre Promise » de Marcello Bivona : Entre deux rives
REVIEWS & CRITIQUES2 / 22 / 2025

«Siciliens d’Afrique : Tunisie Terre Promise » de Marcello Bivona : Entre deux rives

Produit par Alfonso Campisi et réalisé par Marcello Bivona, ce film documentaire est un hymne à la solidarité historique qui unit deux peuples des deux rives de la Méditerranée : Siciliens et Tunisiens. Deux avant – premières ont eu lieu.


Alfonso Campisi est écrivain, universitaire et producteur de ce film, dédié à la communauté sicilienne. Un film à la portée précieuse sur la mémoire collective. Ce film d’1h10 peut servir d’archivage, vise à conserver une histoire commune au-delà des frontières et de la Méditerranée, et éclaire le public sur un aspect historique méconnu des relations italo-tunisiennes, toujours aussi étroites. Le documentaire contient une série de témoignages spontanés de Siciliens aux multiples profils, s’exprimant d’une manière attachante, spontanée, drôle, profonde sur leur vécu, celui de leurs familles, ancêtres et prédécesseurs.


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De nombreuses personnes qui sont souvent nostalgiques d’une époque relativement lointaine. «Siciliens d’Afrique : Tunisie Terre Promise» s’intéresse aussi à ces Siciliens qui ont dû partir en Italie pour s’y installer. Une terre autre que la leur …


Claudia Cardinale, grande vedette du cinéma italien, participe aussi à ce documentaire et lève le voile sur une partie de sa vie et de ses origines. Elle revient sur les liens étroits qui l’unissent à ses deux terres : sicilienne et tunisienne. Elle y participe avec sa fille, et elles y font toutes les deux ensemble une apparition rare.


Alfonso Campisi déclare, lors d’un point de presse tenu avant la projection du jeudi 17 février 2022, qu’il a fallu partir à la recherche des Siciliens de Tunisie, mais aussi ceux et celles qui sont partis en France ou en Italie pour réaliser ce film. De vieilles images, vidéos, témoignages uniques, trouvailles dans des répertoires d’archivage sont dévoilés pendant 76 minutes. La Tunisie et la Sicile restent historiquement, géographiquement et culturellement très proches.


Cette co-production valorise cette histoire importante pour les deux rives. Les origines de cette communauté sicilienne remontent au XVIIe et au XVIIIe siècle, quand elle a migré vers la Tunisie. La particularité de ce long métrage, c’est d’avoir donné libre-parole à la vieille communauté sicilienne : celle qui est bien intégrée en Tunisie, connue sous l’appellation «Siciliens de Tunisie», et à d’autres qui ont dû partir.


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«Siciliens d’Afrique : Tunisie Terre Promise » de Marcello Bivona : Entre deux rives
« Bord à bord » de Sahar el Echi : Eclat de vie
REVIEWS & CRITIQUES2 / 12 / 2025

« Bord à bord » de Sahar el Echi : Eclat de vie

Mounira s’abîme dans la grisaille d’un quotidien dur et austère pour gagner sa vie. En guise d’échappatoire, elle se retrouve tiraillée entre deux relations parallèles, vécues en dents de scie. A l’affiche du 5e film court de Sahar El Echi, un trio d’acteurs : Mariem Sayah, Mohamed Hassine Grayaâ et Aymen Mejri.


Il s’agit de sa première fiction courte, avec les ingrédients d’une trame dramatique captivante et les éléments nécessaires pour entraîner le spectateur dans une histoire, de « Bord à bord ». La jeune femme, silhouette frêle, préoccupée au quotidien par les aléas de la vie, tient incessamment à subvenir à ses besoins en vendant des fricassés dans la carcasse d’un wagon abandonné. Elle voit son quotidien écorché par la brutalité d’un homme écrasant et par la légèreté d’un 2e jeune homme, plus attentionné, attachant. Mounira tente de gérer son relationnel, doublement broyée par la rudesse du lieu dans lequel elle vit. Telle une fable, ou un conte des temps modernes, le film s’achève autrement…


Sahar El Echi fait du lieu un 4e personnage. Il s’agit d’une décharge d’anciens véhicules usés, située dans une zone pauvre. Y faire gambader ses personnages donne un ton distingué à son film. Une dimension qui raconte les difficultés d’une frange sociale du pays, délaissée, précaire, oubliée. Celle d’une classe sociale qui ne vit que pour casser sa croûte au jour le jour mais qui (sur)vit en dépit des difficultés d’ordre matériel, social, et a chassé les hostilités. Mounira vit dans un milieu extrêmement patriarcal, masculinisé et parvient à s’imposer en s’attachant à son bien ultime : son modeste commerce de vente de fricassés.


« Bord à bord » s’achève un peu trop vite, à l’instant T où on commence à se familiariser avec les personnages. Sur 18 min, les aspirations et les rêves d’une existence meilleure prennent le dessus, et forment un hymne à la vie et un appel à la conquête d’autres cieux. Rester, oui, ou pourquoi ne pas répondre à l’appel d’un «Partir» aussi ? «Bord à bord» ou «Al Haffa» continue sa tournée dans les festivals internationaux. Il a été projeté au «Red Sea Festival» et compte partir à l’affût d’autres compétitions. Dans cette 35e édition des Journées cinématographiques de Carthage, il est en compétition officielle des courts métrages de fiction. Sa réalisatrice Sahar El Echi a déjà, à son actif, 4 courts métrages : «In Between», «Correspondances», «Mutation» et «Manwella». Le dernier en date s’affranchit des essais expérimentaux, réalisés auparavant et s’impose dans un nouveau genre maîtrisé.

« Bord à bord » de Sahar el Echi : Eclat de vie
« Tkharbich » de Tarek Souissi : Des dessins sur le vif
REVIEWS & CRITIQUES12 / 30 / 2024

« Tkharbich » de Tarek Souissi : Des dessins sur le vif

La parution remarquable de cette fin d’année est celle d’un beau livre d’art au titre insolite «Tkharbich», conçu par l’artiste dessinateur et universitaire Tarek Souissi. L’ouvrage a vu le jour grâce à l’appui du Fonds d’encouragement à la création littéraire et artistique du ministère des Affaires culturelles.


Des instants de vieux monuments ou édifices historiques de la Tunisie, en passant par de splendides baies aux couchers du soleil ou des ruelles des médinas emblématiques de notre pays, le savoir-faire de l’artiste fait déambuler visuellement toutes celles et ceux qui se laissent happer par ces tableaux soigneusement exposés. En tant que spectateur, scrutant ses créations, c’est comme si on traversait la Tunisie à travers les yeux du concepteur.« Gribouillage», titre évocateur du livre traduit en français, est un bel éventail des propres tableaux du dessinateur, présentés au fil des 160 pages.


A l’origine de ce travail minutieux, Tarek Souissi, diplômé de l’Institut supérieur des Beaux-arts de Tunis, titulaire d’un master en sciences et techniques des arts, enseignant à l’Institut des Beaux-arts de Nabeul depuis une vingtaine d’années. Toute sa vie, l’artiste dessine avec des stylos ce qu’il voit, les endroits ou lieux qui le touchent, comme s’il les capturait en se servant d’un appareil photo. Ces dessins prennent vie en un temps concis et figent l’instant présent.


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Au départ, il le faisait spontanément dans des carnets. La technique, au fur à mesure, a évolué et a été maîtrisée au fil des années. « Je cherche aussi à dessiner des coins et recoins peu visibles, tout en les mêlant à des lieux parlants, célèbres d’une ville précise. Clin d’œil à notre patrimoine et notre histoire si riche. Je n’utilise pas de crayon pour dessiner, seulement des stylos », déclare Tarek Souissi.


Sous les conseils d’un ami proche, connaisseur des arts, l’artiste finit par convertir ses œuvres dessinées en un ouvrage élégamment conçu. Un livre ponctué par des textes en arabe et en français de critiques d’art, d’universitaires, écrivains, poètes et artistes tunisiens de renom a finalement vu le jour en pleine période des fêtes de fin d’année. Ce 2e évènement de présentation, organisé en double format — Vernissage / Parution de livre d’art —, s’est déroulé à l’espace culturel « Fausse note » à Hammamet en collaboration avec l’association Inart. La première présentation a eu lieu à Ennejma Ezzahra, le 21 décembre 2024.

« Tkharbich » de Tarek Souissi : Des dessins sur le vif
L’exposition «Bronze Dance» de Hamadi ben Neya : Un patrimoine populaire en bronze
REVIEWS & CRITIQUES12 / 27 / 2024

L’exposition «Bronze Dance» de Hamadi ben Neya : Un patrimoine populaire en bronze

C’est à la galerie Kalysté à la Soukra que l’artiste Hamadi Ben Neya donne vie à 55 œuvres d’art conçues avec du bronze et du fer. Le sculpteur manie la matière habilement et sublime l’espace, le temps de l’exposition «Bronze Dance» qui s’est achevée hier.


L’exposition tourne autour de la chanson, la danse, et une culture populaire. Avec de la matière, le créateur crée des œuvres attrayantes, dansantes, figées dans des pauses qui racontent des corps en mouvement, l’art populaire, ses contes et anecdotes.


A la vue de sa grande exposition, l’artiste fait danser ou bouger le bronze et pas qu’un peu. Il expose ses œuvres dans deux parties distinctes de l’espace : la première est consacrée à des créations modernes et d’autres qui racontent notre histoire, patrimoine ou contes et musiques tunisiennes d’antan, connues de tous les Tunisiens. «Ommek Tango», «Bou Saadia», «Bou Teliss», «Bou Tbila» ou encore «Azouzét Stout», autant de figures qui ont profondément habité notre imaginaire collectif et notre enfance sont désormais reconstituées à travers les œuvres en bronze et en métal de Hamadi Ben Neya.


Le créateur manie et modèle des déchets, du fer et principalement le bronze pour «Bronze dance».


Il plie la matière et fait usage du feu afin de concevoir une cinquantaine d’œuvres créées sous différents formats. La partie de l’exposition consacrée à notre imaginaire populaire reflète le pouvoir de la transmission, pratiquée jusqu’à nos jours d’une génération à une autre, oralement, via la création manuelle ou encore la musique ou les histoires énoncées. Autodidacte toute sa vie, Hamadi Ben Neya puise son art de la récupération. Passionné de collecte d’objets et de matière souvent rare, il réussit à en faire des expositions, présentées en Tunisie ou à l’étranger.

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L’exposition «Bronze Dance» de Hamadi ben Neya : Un patrimoine populaire en bronze
« Les enfants rouges » de Lotfi Achour :  Un cri contre l’oubli
REVIEWS & CRITIQUES12 / 21 / 2024

« Les enfants rouges » de Lotfi Achour : Un cri contre l’oubli

Loin de tout, comme dans une contrée aride et isolée, vivent Achraf et son cousin Nizar. Les deux adolescents font paître leur troupeau, quand ils sont violemment attaqués par des terroristes. L’un d’eux est tué quand l’autre devra informer leur famille. Choc, hallucinations, perte de repères et cri d’alerte inaudible, « Les enfants rouges » est le récit d’un traumatisme qui happe.


Ils ont 14 et 16 ans, et refont le monde dans leur élément naturel : montagnes, sources d’eau et paysages rocheux, à perte de vue. Le lieu, dans le film, accentue les difficultés d’un quotidien, fait écho à la survie des enfants et de leur famille et creuse le sentiment d’être oublié. Mais au-delà de la misère, la lumière toujours… car les deux adolescents s’accrochent à leurs rêves, à leurs espoirs et à la compagnie de leur troupeau, leur source de subsistance.


Leur quiétude est broyée par l’attaque sanglante d’un groupe de terroristes, qui assassine Nizar, et laisse délibérément en vie Achraf. En guise de messager, le jeune survivant devra informer son clan. Ces terroristes agissent d’une manière habile, discrète, et font des montagnes désertes leurs terreaux. Ils tiennent surtout, au fil de leurs agissements macabres, à lancer des messages intraçables pour marquer leur territoire et faire savoir qu’ils ne sont jamais bien loin, prêts à surgir pour attaquer.


Une quête de survie


Sous la violence du choc, Achraf perd conscience, se reprend doucement, a dû mal à réaliser la mort barbare de son cousin, décapité sous ses yeux. Livré à lui-même dans un paysage écrasé par la chaleur, entre perte de conscience, hallucination, déshydratation et volonté de se faire entendre et de crier secours, les frontières entre réalité et imaginaire se mêlent et font toute l’atmosphère du long métrage. Entre souvenirs et bribes du choc qui habiteront désormais son subconscient, une histoire, en partie onirique, s’installe et accompagne l’adolescent jusqu’aux siens.


Entre les plans panoramiques, le murmure du vent, et le silence assourdissant d’une nature sèche, l’enfant avance en solo. Le film passe d’un récit solitaire à une dimension collective. La famille est intégrée dans l’histoire. Latifa Gafsi, dans le rôle de la mère meurtrie, ajoute une couche à la tragédie, jusqu’à inclure voisinage, autorités…


Le film tourne désormais autour de la famille, et de sa détresse étirée dans le temps. Les évènements se suivent, dans le but d’être écoutés par les autorités absentes, de désigner les coupables, de retrouver le corps et de pouvoir l’inhumer, faire le deuil et enfin encaisser le choc, après un si long périple qui s’avèrera pénible.


« Les enfants rouges » s’inspire de faits réels survenus en Tunisie en 2015, quand Mabrouk Soltani, berger, s’est fait décapiter par des terroristes dans la montagne de Méghilla.. Les mêmes criminels récidiveront, deux ans après, et tueront de la même manière son frère Khalifa Soltani, dans une indifférence totale des autorités, et face à la sidération des Tunisiens. Lotfi Achour tenait à mettre en lumière cet évènement marquant, contre l’oubli. « Les enfants rouges » traite avec une grande maîtrise cinématographique ce drame abject. Il porte la voix des oubliés de l’Etat. Le film est en compétition officielle long métrage de fiction pour les JCC de 2024, dont le palmarès sera annoncé aujourd’hui samedi 21 décembre 2024.

« Les enfants rouges » de Lotfi Achour : Un cri contre l’oubli
«Lees Waxul» de Yoro Mbaye : Le récit court d’un non–dit
REVIEWS & CRITIQUES12 / 17 / 2024

«Lees Waxul» de Yoro Mbaye : Le récit court d’un non–dit

Le réalisateur Yoro Mbaye assure à son public une plongée éclair mais brutale dans un environnement rude. Ses protagonistes n’ont de but que d’assouvir leur faim et littéralement leur gagne–pain. «Lees Waxul» est un court métrage sénégalais d’une vingtaine de minutes, qui raconte une discorde intra-familiale autour du pain rassis.


Ousseynou vit dans un village où le pain est un luxe. Le posséder peut être un signe d’aisance, le fabriquer est carrément un symbole de richesse. L’homme, qui était pêcheur initialement, vit de la vente de la «Fagadaga» (pain rassis), pour réussir à nourrir les siens. Son relationnel avec le voisinage paraît solide. Sa réputation est globalement bonne, et l’homme arrive à joindre les bouts. Jusqu’au jour où sa belle–sœur, prénommée Nafi, décide d’ouvrir sa propre boulangerie traditionnelle, écrasant ainsi son commerce et creusant surtout les inimitiés entre eux.


Commence, alors, une discorde voire un chassé-croisé, tout sauf amical, à couteaux tirés.


Les coups bas sont pensés et les mouchards s’en mêlent, le tout dans un non-dit assourdissant. Les relations se détériorent et les actions malsaines prennent le dessus. La tension est à son comble, sans qu’elle ne soit très visible ni apparente. La force du court métrage de Yoro Mbaye réside dans sa capacité à transmettre intensément des émotions, sans que la mésentente soit filmée, visible. C’est peut-être ainsi qu’on reconnaît la force d’une écriture, d’un scénario. Son image de patriarche de la famille est ternie, sa vente de pain rassis en prend un coup et la menace plane.


Grâce à une direction d’acteurs irréprochable, hautement bien gérée, les acteurs finissent par faire parvenir la fable en peu de temps, racontée dans «Lees Waxul». A l’affiche, principalement un duo d’acteurs qui interpelle : Alassane Sy et Fatou Binetou Kane. Le court métrage, qui nous parvient directement du Sénégal, a été retenu dans des festivals dans le monde, dont Namur récemment. Il figure dans la compétition officielle des courts métrages de fiction lors de la 35e édition des Journées Cinématographiques de Carthage.

«Lees Waxul» de Yoro Mbaye : Le récit court d’un non–dit
« L’effacement » de Karim Moussaoui : Se noyer dans sa propre existence
REVIEWS & CRITIQUES12 / 16 / 2024

« L’effacement » de Karim Moussaoui : Se noyer dans sa propre existence

« L’effacement » ou « The Vanishing » de Karim Moussaoui crie l’aliénation jusqu’au bout. La 2e fiction du jeune réalisateur algérien est retenue pour les Journées cinématographiques de Carthage dans sa 35e édition. Récit d’une perte de soi.


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Le jeune homme, interprété par Sammy Lechea, est criant de détresse. Il exprime des maux, les siens, et voit les failles de sa famille, d’un pays, d’une culture apparaître. Réda se laisse abîmer dans des machinations au quotidien qui prennent le dessus et le happent. Ses émotions s’accentuent, sa colère gronde, ses amours se dissipent et se dispersent, et son existence prend, de jour en jour, des tournures inattendues. Sa relation avec son frère ainé Fayçal prend fin, et celle avec son père se disloque jusqu’à la perte brutale de cette figure paternelle écrasante. Dans «L’effacement», le récit se vide assez rapidement de ses personnages. Ils apparaissent et se perdent, laissant le personnage central seul face à sa solitude.


Même en rencontrant l’amour, auprès de Malika, gérante d’un restaurant, il ne peut la garder, elle-même aux prises à des désarrois et à une histoire d’amour inachevée. Réda sombre dans l’incompréhension et dans la déception la plus totale, à force de subir une succession d’événements autour de lui. Un sentiment inassouvi plane, en dépit des privilèges qu’il possède et de sa place dans la société. Issu d’un milieu riche, Réda se laisse pourtant briser. L’histoire tient : truffée de suspense jusqu’au bout, le spectateur ne peut rester indifférent au sort qui sera finalement réservé à l’effacement de Réda. Le film est adapté d’un roman de Samir Toumi par Moussaoui et Maud Ameline. Sa première mondiale a eu lieu au festival de Marrakech.

« L’effacement » de Karim Moussaoui : Se noyer dans sa propre existence
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