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Younes Nawar, acteur : « C’est ce qui me maintient en vie : La scène, et le jeu »
ENTRETIENS9 / 11 / 2026

Younes Nawar, acteur : « C’est ce qui me maintient en vie : La scène, et le jeu »

Ses apparitions marquent les esprits bien plus que son nom… an attendant le rôle de sa vie. Younes Nawar, jeune acteur montant, s’est fait connaitre du public grâce à son premier rôle à la télévision dans « El Matbaa » de Mahdi Hmili. Auparavant, son interprétation juvénile, dans « Les enfants rouges » de Lotfi Achour, l’a révélé au public. Il a enchainé ensuite avec « Aicha » de Mehdi Barsaoui, « Fanon » de Jean – Claude Barny, et plus récemment, avec « A voix Basse » de Leyla Bouzid, toujours dans les salles tunisiennes. Rencontre avec un artiste aux multiples sensibilités et aux rêves pleins les yeux.


1-En peu de temps, et au gré de vos différentes apparitions dans de longs métrages, mais aussi à la télé en 2025, peut – on dire que vous vous êtes forgé un nom, que vous devenez un visage reconnaissable ? Quelle serait votre modeste évaluation de ce parcours ?

J’essaie de me découvrir le plus possible. De me comprendre. C’est comme une quête de soi. Je m’essaie à des offres pour l’instant, tout en affinant ma formation, mon savoir. Ce parcours est une accumulation d’expériences passées toute édifiantes. « Ecrire mon nom », ça reste très formel. Tout reste encore à faire. Je sonde mon environnement depuis tout petit. J’exploite cette société, la mienne, qui manque d’ouverture, dénuée d’art, de culture. Les rencontres intéressantes et les retours édifiants du public et des gens du métier m’aident à aller de l’avant. Je m’amuse même dans des expériences limitées dans le temps comme celles vécues avec Leyla Bouzid ou Lotfi Achour. Ce que je garde en tête, plus que tout, c’est mon premier contact avec les personnes, les talents. Quand le réalisateur nous parle du personnage et du film et qu’il lève le voile sur son monde à lui. C’est un moment infiniment édifiant !


2-On vous a découvert sur le grand et petit écran, pourtant, vous émanez du théâtre et votre dévouement pour cet art reste indéfectible. Quelle place a-t-il dans votre vie et dans votre parcours ?

Les portes du 4ème art se sont un jour ouverts devant moi, dans un concours de circonstances, quand j’étais très jeune, encore au lycée. J’avais 16 ans. Je n’avais pas spécialement en tête l’envie de m’y consacrer au début. J’ai participé à un programme, conçu par le ministère de l’éducation en 2016 et qui encourageait à implanter le théâtre dans toutes les écoles ou établissements étatiques, primaires, collèges ou secondaires, quand mon professeur de l’époque nous l’a suggéré, une fois par semaine le vendredi, c’était théâtre et clubs de théâtre au lycée. C’était soit cette initiation au 4ème art ou choisir les excursions et organisation de voyage. Etant curieux de m’essayer à toute chose inconnue, j’ai sauté dans le théâtre presque spontanément. Le hasard, j’y crois et je le vis bien (sourire). J’ai dû revoir la Sitecom « Happyness » avec Sawssen Maalej et Lotfi Abdelli. J’ai présenté un petit projet, une histoire qui a été une réussite. A El Ouardanine, mon village natal, cela a directement résonné, et depuis, je commençais à fréquenter la maison de culture sur place et à attirer de potentiels passionnés. J’étais le premier à avoir exercé le théâtre dans la région et dans mon village. J’ai fait ensuite l’ISG Sousse, pour un moment, ensuite, l’ISAD, après le décès de mon père. Cet évènement a fait l’effet d’une illumination chez moi : je me suis écouté, et me suis consacré au théâtre. Et la capitale tunisienne m’avait grandement accueilli. Tunis m’a profondément forgé et construit. Parallèlement, je faisais des courts métrages de fin d’année et scolaires pour les étudiants en cinéma et c’est ainsi que tout s’est enchainé … et ça continu jusqu’à maintenant.


3-Que vous a apporté le théâtre ?

Je le sonde encore à travers la notion du paradigme. Le théâtre m’a ouvert grandement les portes de cette notion infiniment importante pour moi. Je vois des mondes, et je perçois la vie différemment, en plusieurs versions. Le théâtre nous apprend l’écriture profonde des personnages, les répétitions incessantes jusqu’à la maitrise. La pratique sur scène jusqu’ à 9 mois durant. Notre rapport à la scène est consolidé ainsi. On ne cessera jamais d’apprendre en faisant ce métier. L’acteur apprend à vie.


4-Jusqu’à ce que Lotfi Achour te retienne pour son long métrage « Les enfants rouges », et ce fut ta première fois au cinéma…

Le casting était houleux, difficile. Une fille m’avait remarqué, repéré. Par instinct, elle a insisté pour que je participe à ce casting. J’avais peur, j’ai foncé, et peu de temps après, à ma grande surprise, Lotfi Achour m’appelle. C’était inattendu. Par téléphone, il m’annonce la nouvelle et me dit que j’avais une qualité rare, liée à « l’Humain que j’étais ». C’est des mots qui m’ont profondément touché et que je retiens à vie.

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5-Vos rôles sont saisissants, pourtant, ils ne sont pas principaux. Ils secouent et sont clés dans vos films. Est-ce que tout se fait à travers vos choix, une sélection de propositions ?

Des films classe A. Il y’a naturellement des propositions que j’ai déclinées. Ce qui compte pour moi, c’est la rencontre. L’éloquence du réalisateur, sa manière de défendre son idée, son scénario. Il faut que je partage les mêmes idées que lui, même perception du monde, qu’il possède une ouverture sur le monde, qu’il soit tolérant, qu’il croit à la paix. Je demande à voir qui est dans la distribution, avec qui je vais partager l’affiche, et puis le défi à surmonter. L’apport du projet.


6-Vos rôles choisis transmettent beaucoup d’émotions sans forcément beaucoup parler ou paraitre. C’est des rôles clés pour la plupart et c’est donc un certain registre que tu choisis jusqu’à maintenant : c’est le drame. Vous vous voyez opter pour des expériences de jeu totalement différentes, autres ?

Sans doute, oui. Je n’appelle pas cela « registre » d’ailleurs, il s’agit d’un jeu d’acteur à perfectionner, à travailler. Je reste preneur et le rôle de l’acteur est de s’adapter, et d’affiner toute proposition édifiante peu importe le scénario, l’univers du film. Tant que je suis en vie, je foncerai. C’est ce qui me maintient en vie d’ailleurs. La scène, et le jeu.


7-Et à un moment, vous vous retrouvez à l’affiche d’une série télévisée en 2025 « El Matbaa » de Mehdi Hemili. Après le cinéma et le théâtre, c’est ainsi que la télé s’impose à vous…

(Rire), ce qui m’avait fait peur d’ailleurs. Le projet d’« El Matbaa » de Mehdi Hemili était très abouti. Il y’avait une dynamique de travail autour de ce projet, particulièrement impressionnante. Une passion et une équipe unit autour de son projet. Du travail mais aussi du divertissement, dans une atmosphère extraordinaire, et un quotidien pendant lequel on apprend beaucoup. C’était une expérience formidable. Tout le monde m’a aidé à aller de l’avant. Le rythme était houleux, mais on a pu relever le défi. C’était la course contre la montre de réaliser ce projet en un lapse de temps très serré. C’est le travail pour la télé qui se déroule ainsi.


8-Et un jour, vous vous retrouvez dans un film historique important, sur lequel a participé Matthew Kassovitz, et qui a été réalisé par Jean – Claude Barny « Fanon ». Comment vous avez vécu cette prise de contact avec un monument du cinéma mondial comme Kassovitz ?

Quand j’ai été contacté, je n’en revenais pas. Ces deux noms travaillent beaucoup ensemble. Je retiens les compliments, les encouragements, les « Bravo ». Barny qui était l’ami d’enfance de Kassovitz m’avait dirigé. Les deux étaient actifs dans des mouvements de gauche en France, auparavant. Kassovitz a toujours été conseillé sur les films de Jean – Claude. J’avais fait bonne impression. C’était une apparition intéressante. Je jouais un Falleg, qui a été interné dans un asile psychiatrique et qui a donc forcément croisé le chemin de Dr Fanon. Les rencontres que j’ai faites sur ce tournage sont infiniment enrichissantes.


9-Jusqu’à actuellement, le public peut te découvrir à l’affiche du long métrage « A voix Basse » de Leyla Bouzid. Drame familial qui traite d’un sujet tabou. Un film qui fait échos au déni adopté en collectivité dans notre société et qui raconte l’intime. Que retenez – vous de cette expérience ?

Un dépassement de soi et la douceur de Leyla Bouzid. Une réalisatrice singulière avec un regard exceptionnel. Le sujet m’avait beaucoup intéressé. J’aime créer des débats, levé le tabou sur des thèmes sociaux importants. On fait du cinéma et du théâtre pour ne pas caresser dans le sens du poil, pour créer l’échange et le débat. Pour dépasser la peur. Il y’a une certaine urgence à traiter de ces sujets. De tout phénomène qui créer autant de phobies, de peur, et de violences sociales. Le film a finalement été très bien reçu. Beaucoup de débats ont eu lieu dans le calme et c’est très important, et c’est même tout ce qui compte. C’était l’opportunité d’ouvrir le voile sur un thème aussi sensible. Il y’a une vague de conscience mondiale, je trouve qui n’épargne par la Tunisie, forcément.


10-Vous ne faites pas encore partie des jeunes de l’époque qui aspirent à partir et à faire carrière ailleurs…

S’il y’a nécessité de partir pour des projets utiles, j’irai, sans pour autant perdre le lien avec la Tunisie. Partir pour partir, hors de question. Partir pour des expériences momentanées constructives, oui. J’adore la Tunisie et ses gens, malgré ses hauts et surtout ses bas. D’où ma co-fondation de l’espace culturel le HAC : Hammamet Art & Culture qui a complètement chamboulé ma vie.

Photos :

Ala BA


Younes Nawar, acteur : « C’est ce qui me maintient en vie : La scène, et le jeu »
Eya Bouteraa, actrice : « C’est toujours l’aspect sociétal qui prime… »
ENTRETIENS7 / 12 / 2026

Eya Bouteraa, actrice : « C’est toujours l’aspect sociétal qui prime… »

« A voix basse », 3ème film de Leyla Bouzid continue de se frayer un chemin en Tunisie et à l’étranger. Actuellement dans les salles, le long métrage a été auréolé de distinctions au festival du film méditerranéen de Malte, fin juin 2026. « A voix basse » a reçu le prix du meilleur film méditerranéen et sa 2ème récompense, « Prix spécial du jury », a été attribuée à son actrice principale Eya Bouteraa. Rencontre avec une révélation.


Copyright photo : Paul Mesnager


1- « A voix Basse » de Leyla Bouzid rassemble une pléiade d’actrices femmes, toutes générations confondues, et vous en faites partie. Ce film est votre premier long métrage. Qu’est-ce qui vous a encouragée principalement à mener cette aventure jusqu’au bout ?

Leyla Bouzid a une manière extrêmement douce, tendre de filmer ses acteurs et qui convient à ma perception du cinéma et de comment je veux que les femmes soient filmées. Un cinéma dénué de « Male Gaze », sensuel. Je me reconnais pleinement dans sa sensibilité. La relation entre mon personnage Lilia (l’héroïne principale), et sa mère (Incarnée par Hiam Abbass) m’a conquise, à la lecture du scénario. Cette relation a été magnifiquement bien écrite. Ce lien fort m’a séduit. Le lien entre une mère et sa fille ou son fils, reste pour moi tout ce qu’il y’a de plus fort dans la vie. Troisièmement, et bien évidemment, le sujet principal compte beaucoup pour moi. Je me dois de porter cette cause. Tout prenait sens pour moi.


2- « A voix basse » traite largement de la thématique de la transmission intergénérationnelle. Vous avez voué un intérêt pour l’axe mère / fille, mais il y’a aussi la grand – mère (interprétée par la réalisatrice Salma Baccar, devant la caméra pour la première fois) et qui joue un rôle majeur dans l’histoire…

Pour la construction du rôle de Lilia, je me suis davantage focalisée sur le rôle de la mère, celle de mon personnage. J’ai pris en compte la totalité des axes et des thématiques sur le tournage. Il y’a l’axe de la famille, de la mémoire aussi. J’ai choisi de ne penser qu’aux composantes essentielles qui alimenteront mon personnage, sans m’éparpiller. Suite aux interactions des autres acteurs, on se crée des liens et tout se forge au fur à mesure. Jouer aux cotés de Hiam Abbass était très édifiant pour moi. Elle m’a prise sous son aile. Il y’avait une formidable alchimie entre nous, qui se ressent à l’écran.


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3- Il y’a une autre dimension essentielle du film, celle du non – dit, du tabou familial, du secret collectif, du silence partagé. Comment vous avez travaillé cette composante du scénario ?

Leyla Bouzid et moi avons beaucoup travaillé la « Retenu » pour que je puisse convenablement interpréter Lilia. Dans la vraie vie, je suis impulsive et suis quelqu’un qui dit ce qu’il pense quand ça ne lui plait pas, qui conteste, qui s’exprime quand rien ne va. Pas de place au silence… tout le contraire de l’atmosphère du film. (d’où le titre d’ailleurs). Je me suis donc nourrie de ressentis, de souvenirs, d’écriture, d’inspirations. Ensuite, j’ai fait confiance au moment présent, aux interactions qui se sont créées. J’étais sûre que davantage je devais montrer, moins mon jeu va être bien. Je décide donc à un moment de moins montrer. Ce qui d’ailleurs ressemble au cinéma de Leyla : ne pas montrer frontalement. C’est ainsi que s’est déroulée la direction d’acteur. Pendant le tournage, j’ai fait confiance totalement à Leyla et à moi-même.

4- Lilia, votre personnage est épris d’un amour jugé interdit, fortement réprimé par le poids des sociétés. Comment avez – vous travaillé cette histoire d’amour ?

Je n’ai pas fait de recherches, spécialement. C’est une histoire d’amour comme une autre, car l’amour pour moi reste universel. Cet amour n’est pas si différent d’une autre histoire. L’amour, c’est de l’amour. En revanche, ce qui découle d’une histoire comme celle du film, c’est les mécanismes hérités de la société, imposés par elle. L’essence même de l’histoire est puisée dans mon cœur. Nous savons ce que c’est que d’aimer. Je me suis aussi documenté en lisant quelques livres incontournables, ou des films. Je tenais à m’imprégner de ce sentiment de rejet, savoir ce que c’est que de ne pas être écoutée, rejetée, de ne pas pouvoir se révéler aux autres. Comprendre cet état d’esprit. C’est toujours l’aspect sociétal qui prime : il fallait déceler comment tout fonctionne dans un environnement précis, sous le prisme des conventions.


5- Il n’y’a pas eu d’hésitation de votre part à accepter ce scénario ?

Pas une seule seconde. Au contraire, j’ai été très contente. Comblée de bonheur même. En revanche, j’ai eu peur, en interprétant, le rôle de na pas être vraie, ni à la hauteur. J’ai eu peur que mon jeu ne résonne pas chez les spectateurs. La pression a chuté quand le film est sorti en Tunisie et quand il a été vu. Il y’a une responsabilité en campant un rôle au cinéma. Ça compte pour moi de titiller la société ou l’ordre établi. (Sourire)


6- La ville de Sousse, la maison familiale. La ville et la maison dans le film sont très présents. On pourrait même dire que le lieu est un personnage à part. Le tournage a duré 2 mois, sur place, entourée d’un casting presque entièrement féminin. Ce tournage a-t -il été différent ?

Ce n’est ni Tunis, ni la France ou ailleurs (sourire). Je me sens chanceuse et fière de commencer ma carrière ici en Tunisie. Sousse est une ville reposante, loin de la cacophonie. On se sentait davantage dans un cocon, amplifié par l’ambiance du tournage. Toutes celles et ceux qui avaient travaillé sur le film sont restées beaucoup ensemble. Pour moi, le tournage était comme une société dans la société. L’atmosphère était mi – colonie de vacances mi – noyau familial (sourire). Très plaisante et mémorable.


7-Comment a été reçu le film par son public tunisien ?

Etonnement bien. Je m’attendais à des réactions plus virulentes. Aucune réaction négative n’a eu lieu, ou qui m’a provoqué. « A voix basse » a suscité le débat, c’est l’essentiel. Ma famille l’a vu et même les réactions des personnes que je redoutais ont finalement été très positives (sourire). Ils ont senti le film et l‘ont vécu. La distribution était bien ciblée, sans doute. Le public présent était cinéphile, averti.

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8-Pour finir, qui est Eya Bouteraa, l’actrice que le public vient tout juste de connaitre dans « A voix Basse » ?

Actrice depuis 5 ans. J’ai fait de l’impro et joué dans des courts métrages. Ma passion, c’est la scène. Un lieu que je trouve libre et libérateur. Prochainement, je vais me consacrer bien plus au théâtre. J’aimerais beaucoup écrire davantage et avancer sans bloquer, tout en chantant du jazz, de l’arabe, du blues et tout en dansant aussi (Sourire). La scène fusionne toutes les disciplines que je tiens à mixer et à expérimenter.


Eya Bouteraa, actrice : « C’est toujours l’aspect sociétal qui prime… »
Hamdi Jouini, réalisateur de « Sous l’eau » : « Dans une fiction, on peut avoir davantage le contrôle sur le récit, l’histoire »
ENTRETIENS6 / 30 / 2026

Hamdi Jouini, réalisateur de « Sous l’eau » : « Dans une fiction, on peut avoir davantage le contrôle sur le récit, l’histoire »

A travers son court métrage « Sous l’eau », Hamdi Jouini braque les projecteurs sur une urgence environnementale. Drame familial sur fond de catastrophe écologique liée à la pollution et l’érosion, « Sous l’eau » est le récit d’un effondrement familial, dans un environnement naturel délétère. Présenté au marché du film de la 79ème édition du festival de Cannes, le film s’inscrit dans son époque.


1-Pourquoi avoir choisi de traiter de cette thématique de nos jours ?

C’est totalement subjectif. J’ai grandi à Hammam Chatt, autrefois, un paradis sur terre. Nous avons grandi entre les montagnes et la mer. C’était un environnement féérique qui a profondément marqué mon enfance et adolescence. A un moment, j’ai été aspiré par les aléas de la vie, par les études, les voyages et le milieu professionnel et je m’étais éloigné de la région. En 2020, je reviens, et la mer était interdite de baignade et d’accès, la pollution faisait des ravages, et la ville et la vie d’avant n’existait plus. Je m’étais dit pourquoi ne pas faire une action qui pourrait sensibiliser à la pollution, attirer l’attention des citoyens, et des responsables. Par la suite, j’ai organisé un évènement, qui s’appelle « Rajaa Lebhar », avec des activités sportives, de la musique, des ateliers d’arts pour le public large et les enfants et des débats et échanges autour de ce problème écologique inquiétant, présent même au-delà de la banlieue sud. Des actions qui ont finalement fédéré les gens de la région et attiré l’attention de hauts responsables. Les solutions concrètes pour stopper ce fléau peinent, néanmoins à se concrétiser. Ma fiction courte « Sous l’eau » a donc vu le jour suite à des actions accomplies afin de sensibiliser sur l’état environnemental des régions gravement impactées. Le film raconte l’état de santé d’une petite fille souffrante de graves problèmes respiratoires. Ses parents se démènent pour la sauver. Ils déménagent de Gabès, pour s’installer à Kerkennah, en espérant avoir une meilleure qualité de vie. Sur place, les membres de cette petite famille ne tardent pas à réaliser que leur nouveau terrain était défectueux, confronté à des éboulements et à une montée des eaux rapides. Le calvaire continu …


2-Vous aviez autant de matière pour créer un documentaire. Pourquoi avoir choisi de tout traiter dans une fiction ?

Dans une fiction, on peut avoir davantage le contrôle sur le récit, l’histoire. Créer son narratif à son aise. J’ai davantage d’expérience dans la fiction. Je m’inspire de la réalité pour raconter des histoires fictives. Quand on choisit de traiter de cette thématique sur l’écologie, beaucoup pense systématiquement à un documentaire, alors que « Sous l’eau » est un drame court de 29 min, inspiré de faits réels, d’une petite fille qui vit à Gabés, et de l’érosion des plages de Kerkennah et de l’état de délabrements de quelques terres. Deux problématiques que j’ai tissé dans le même drame. Je tiens aussi à attirer l’attention sur l’absence des lois claires sensées protéger les citoyens, en Tunisie et par le monde. Des gens du monde fortement impactés par les changements climatiques. Sans oublier, l’absence des assurances qui préservent contre les catastrophes naturelles. Dans le monde entier, et au niveau juridique, très peu de tribunaux internationaux, spécialisés dans les questions climatiques font le nécessaire et les assureurs, ne font pas convenablement leur travail et ont du mal à agir à la racine, à être efficace. Tout cela est préoccupant pour moi.


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3-Pourquoi ce titre « Sous l’eau » et comment avez – vous construit vos personnages ?

L’histoire tourne autour de cette terre qui s’apprête à disparaitre totalement à cause de la montée rapide des eaux. Mon intérêt pour cette thématique a sans doute vu le jour dans ma région de Hammam Chatt, puis, je m’étais intéressé, plus largement. Le personnage principal est un fonctionnaire lambda, père et époux soucieux, qui se bat pour protéger sa famille, lui assurer un confort de vie décent, et n’a qu’un seul souhait, c’est de sauver sa petite fille. La guérir ! Lui permettre de vivre un environnement saint. Fuir à Gabès pour Kerkennah n’arrangera pas les choses. Lui – même devient victime, avec sa femme et sa fille. C’est l’histoire d’une famille broyée par cette nature agonisante. Sans trop en révéler davantage …


4-Votre postulat basique est posé autour de l’écologie. Il est bien perceptible et parvient au spectateur. Comment avez -vous tissé l’autre aspect humain dans « Sous l’eau » ?

J’ai réalisé des séries ramadanesques dramatiques auparavant, et je m’y connais dans ce type de productions tragiques. Mon but c’est de toucher l’audimat. D’éveiller les consciences, de bousculer. Le noyau familial et la complexité des relations intra-familiales ont nourri mon scénario et mes précédentes réalisations. Je tenais à ce que le public, peu importe, d’où il vient, se voit dans ce drame lié au délitement de la planète terre et de la nature. D’ailleurs, les réactions au marché du Film à Cannes ont été pour la plupart positives, fructueuses et le film a même résonné chez un public large au festival de Cannes. Beaucoup se sont exprimés sur des problématiques liées à l’écologie dans différents pays, les leurs. Le film fera la tournée d’autres festivals, je l’espère et sortira prochainement en Tunisie.


Hamdi Jouini, réalisateur de « Sous l’eau » : « Dans une fiction, on peut avoir davantage le contrôle sur le récit, l’histoire »
Zied Bakir, auteur de « La naturalisation » (Les éditions Grasset) : « L’écriture et la vie peuvent se confondre »
ENTRETIENS11 / 5 / 2025

Zied Bakir, auteur de « La naturalisation » (Les éditions Grasset) : « L’écriture et la vie peuvent se confondre »

Zied Bakir fait paraître un roman au titre évocateur « La Naturalisation » aux éditions Grasset, en vente en France et en Tunisie. L’auteur était en tournée de promotion aux instituts français de Tunisie. Il raconte, à travers son roman, une quête d’appartenance et trace le parcours d’un exilé, qui oscille entre rêves et illusions, tout en questionnant ses origines. «La Naturalisation» raconte le vécu de nombreux exilés sur un ton grave et humoristique. Ce mélange des tons fait la force de son récit. Dans cet entretien, Zied Bakir nous dévoile les dessous de cette parution.


« Votre roman «La Naturalisation» (paru aux Editions Grasset en 2025) raconte l’errance, les galères, la quête d’appartenance d’un jeune Tunisien venu en France. Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de « La Naturalisation » ? Y-a-t-il eu un événement personnel, un moment précis, qui vous a donné envie d’écrire ce roman et de le faire paraître ?

Mon aventure libyenne qui m’avait inspiré «L’amour des choses invisibles» (Grasset, 2021). Chez moi, la pratique de l’écriture va de pair avec la vie. L’une nourrit l’autre et inversement. C’est alors que j’ai songé à me faire naturaliser français, pour des raisons pratiques donc. En même temps, j’essayais d’écrire un nouveau livre mais je ne savais pas quelle direction prendre. L’idée de la naturalisation m’a donné une piste à explorer. Ce titre s’est imposé à moi et cela m’amusait par avance de publier un roman qui s’intitule « La naturalisation » et d’obtenir ma naturalisation. L’écriture et la vie peuvent alors totalement se confondre !


Le personnage principal possède – t- il des aspects de vous-même ou est-ce un personnage totalement fictif ?

Oui, c’est un alter ego, un double littéraire. Un reflet dans un miroir déformant. Je fais de l’autobiographie romancée, donc forcément il y a un peu de moi dans mes personnages, et pas seulement celui du narrateur que j’ai nommé par goût de la provocation et de la philosophie ; si on le décortique il dit beaucoup de choses. La question que je pose c’est quelle place pour l’individu (libre et marginal) dans la société ?


Le récit commence en Tunisie en 1987, avec un acte rituel (la circoncision) qui fait écho à la prise de pouvoir de Zine El Abidine Ben Ali. Pourquoi partir de ce contexte historique ?

Il s’agit de deux souffrances historiquement concomitantes: la circoncision douloureuse du narrateur, enfant, et la destitution de Bourguiba. Deux dates charnière dans la vie de deux citoyens tunisiens qui, a priori, n’ont rien à voir l’un avec l’autre mais qui sont fortement liés. Bourguiba est le fondateur de la Tunisie moderne, pourtant l’enfant Elyas, une fois grand, va quitter son pays. Le rituel de la circoncision est censé ancrer l’homme dans une identité, une culture. Or, rien n’est figé, ni le pouvoir ni la tradition. Tout peut être remis en cause un jour ou l’autre.


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Le titre « La Naturalisation» (qui évoque la nationalité, l’intégration) est à forte résonance : comment l’avez-vous choisi ? Qu’est-ce qu’il évoque chez vous ?

C’est là une question qui peut se poser à tout immigré lors de son parcours : se faire naturaliser ou pas ? Devenir citoyen de son nouveau pays, cela peut être l’aboutissement d’un parcours d’intégration, sans doute combler un besoin d’appartenance, ou bien comme je l’ai dit pour des raisons purement pragmatiques, etc. On peut aussi s’amuser de l’affaire : contrairement aux animaux qui se font naturaliser à leur mort, les immigrés se font naturaliser de leur vivant, c’est même le début d’une nouvelle vie pour eux. Naturalisés, les animaux gardent l’apparence du vivant, tandis que les «nouveaux citoyens» gardent l’apparence de quelque chose qui a peut-être disparu ? Mais arrêtons de comparer les immigrés aux animaux, cela n’est valable que pour moi. (Rire)


Quelle relation avez-vous souhaité explorer entre identité, statut, nationalité ?

Ce sont des fictions créées par la société, parfois imposées, parfois difficiles à porter, parfois source de fierté, voire de sentiment de supériorité, et ça peut devenir dangereux. J’essaie justement de prendre du recul face à ces croyances. Pourquoi ne pas les dépasser? J’invite mon lecteur, implicitement, à s’élever vers un monde plus harmonieux et plus égalitaire sans pour autant renoncer aux particularités de chacun.


Pourquoi mêler le comique, l’absurde et le drame ?

Parler de choses graves avec légèreté (et son contraire) est un style d’écriture qui m’intéresse et que j’explore. L’ironie est un bon remède face à l’absurdité de la vie, et l’humour noir, c’est ma lanterne pour ne pas me perdre ni devenir fou. Comme dit le proverbe tunisien «Kothr el hamm y dhahak». Mais si j’avais un slogan de romancier, ce serait plutôt cette citation, en anglais : «Take a sadsong and makeitbetter» d’une célèbre chanson des Beatles. Je crois et j’espère qu’elle résume ma manière d’écrire.


A qui s’adresse ce livre ? A un lectorat tunisien ? Francophone ? « Migrants » ? Ou tout simplement à « ceux qui se sentent métis d’appartenance»?

Tous les livres s’adressent à ceux qui les lisent. Ce sont des bouteilles à la mer, sans adresse. Certes, beaucoup de migrants prennent la mer…


Y-a-t-il un “avenir” pour Elyas, votre personnage principal ?

Curieusement, et sans l’avoir prémédité, je me suis rendu compte que mon précédent roman «L’amour des choses invisibles», pourtant paru avant, pouvait être une suite pour «La naturalisation», d’autant plus que le narrateur de ce roman (L’amour des choses invisibles) n’a pas de nom : c’est peut-être lui qui, cette fois, avance incognito ?


Zied Bakir, auteur de « La naturalisation » (Les éditions Grasset) : « L’écriture et la vie peuvent se confondre »
Faten Fellah, fondatrice du magazine « Sens » : « L’accompagnement des artistes est primordial »
ENTRETIENS10 / 31 / 2025

Faten Fellah, fondatrice du magazine « Sens » : « L’accompagnement des artistes est primordial »

Faire paraitre un magazine en format papier en 2025 est un pari risqué, amplement mené par sa fondatrice Faten Fellah. « Sens », tel est son titre, est une revue bilingue, en arabe et en anglais consacrée à la scène artistique et visuelle, en Tunisie, en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Une scène sans cesse en ébullition. Biannuelle, épaisse, et conçue en papier « écoresponsable », ce premier numéro a vu surgir des plumes nouvelles, des critiques et des journalistes connus. La volonté de fer de sa fondatrice et de ses contributeurs a donné naissance à ce support, qui a tous les atouts pour devenir une référence durable. Faten Fellah, sa jeune fondatrice, nous dévoile les dessous d’une aventure.


Vous avez un parcours éclectique, qui n’a pas forcément de lien direct avec les arts et encore moins avec le journalisme culturel, pourtant vous avez réussi à faire paraitre «Sens», consacré à l’art contemporain et à diverses disciplines. Quel est le point déclencheur qui vous a permis de mener à bout ce projet rédactionnel prometteur ?


Le projet a été pensé en 2021. En 2022, je commençais concrètement à tâtonner, et à donner vie à ce magazine. Tout a commencé quand je me suis retrouvée spontanément entourée d’artistes issus de différentes disciplines, spécialement ces artistes de graffitis, adeptes des fresques murales extraordinaires, esquissées dans les rues. J’observais, discutais, échangeais avec elles et eux, je prenais des notes et en ligne je publiais les informations les concernant, en ajoutant des photos attractives. J’aimais beaucoup faire cela, et au fur à mesure, grâce à la magie du digital, indirectement, je m’étais retrouvée à les valoriser, à les mettre en lumière, sur les réseaux sociaux principalement. Ce que je faisais leur procurait du bonheur, de la satisfaction. Des images, en passant par le texte, et en faisant appel au design, le travail a finalement pris vie et m’assurait une reconnaissance infinie. Je me suis rendue compte qu’on n’avait finalement pas de support, ni de magazine qui traite du monde artistique dans le Sud, tellement vaste et riche. Un manquement à la rédaction qui m’a finalement poussée à m’y mettre durablement et sérieusement.


L’idée s’est donc imposée via un concours de circonstances. Comment la concrétisation a-t-elle sérieusement commencé ?


Je m’étais directement lancée à la recherche de programmes d’incubation, d’appels à candidature dans des formations, lancés par des fondations qui œuvrent pour la pérennité des projets naissants, impactants, tous domaines confondus. Mon projet était le seul à vocation artistique. Difficilement, j’ai dû batailler pour l’expliquer, le présenter, insister sur la nécessité d’accompagner les artistes. Je m’étais focalisée sur la faisabilité des études de marché, le financement et grâce à des structures qui m’ont formée, «Verd’art / Sens» a vu le jour, en dépit des réticences de quelques incubateurs et spécialistes, qui ne se disaient pas spécialistes dans des projets à vocation artistique, et incapables de garantir la réussite du projet. Je l’ai défendu, en commençant par le rendre visible en ligne, avant la version papier qui a vu le jour bien après. L’accompagnement accompli auprès des artistes a commencé bénévolement en faisant des portfolios, de la curation, du management, à trouver des espaces où travailler… etc. Je tenais à les accompagner, avant toute chose. Je faisais au début de l’intermédiaire, ce qui a abouti à la parution de «Sens». Des artistes en herbe ont même réussi à vendre leur premier tableau dans le cadre d’une exposition. Je les prends sous mon aile, et je les soutiens et ça a rapporté ses fruits.


Quand vous avez approché les artistes, au départ, vous faisiez tout sauf du journalisme. Pourtant, 4 années après, un magazine est né, et actuellement, il est en vente dans tous les kiosques. Vous auriez pu suivre une autre voie.


L’effet du digital. On était très visibles. Il y a eu beaucoup d’interactions, de l’intérêt exprimé, une communauté commençait à prendre forme, un audimat, ou lectorat, était très présent, visible : la base était là, palpable en ligne, pour permettre à un magazine en papier de voir le jour. Des professionnels offraient leur collaboration spontanément. Celle de la photographe et documentariste algérienne, Wafaa Soltane, était mémorable, utile. Ensemble, nous avons travaillé sur un sujet pertinent autour du «football dans les terrains vagues ». Une mission qui a duré 2 semaines ! Elle faisait des prises et nous écrivions. A ce stade-là, on avait réussi à faire publier un livre photo avec une exposition. Mon premier test dans le monde de l’Editing a été effectué avec succès suite à cette rencontre. Je fais appel à des collaborateurs momentanés, un traducteur, et à une dizaine de rédacteurs. «Sens» est distribué dans les galeries, librairies, fondations en Tunisie, et je l’exporte en Europe et dans le monde arabe. Sa parution a suscité de l’intérêt à l’étranger. La revue fait clairement écho.


Pourquoi ce choix de le faire paraître en arabe et en anglais ?


Pour mieux cibler l’univers des arts dans le monde arabe. Assumer ce choix, c’est reconnaître notre langue arabe. L’anglais est très important de nos jours, primordial même. A travers ces deux langues, un contenu de qualité a vu le jour. Il annonce l’actualité des acteurs culturels, des structures, avec leur contribution, nous sommes à l’affût de l’information. En 2 ans, faire paraître un magazine garni, c’est important. Nous prenons le temps nécessaire pour créer un contenu de qualité.

Faten Fellah, fondatrice du magazine « Sens » : « L’accompagnement des artistes est primordial »
Fatma Dellagi-Bouvet de la Maisonneuve, écrivaine et psychiatre : « Décentraliser la pensée est une nécessité ! »
ENTRETIENS10 / 15 / 2025

Fatma Dellagi-Bouvet de la Maisonneuve, écrivaine et psychiatre : « Décentraliser la pensée est une nécessité ! »

C’est du 16 au 19 octobre 2025 qu’auront lieu les rencontres et festivités autour du « Kotouf du sud, festival de littérature du sud » à Djerba. Une flopée d’invités et écrivains de renom sont déjà sur place, prêts à participer au démarrage de cette initiative, lancée par 4 femmes de lettres engagées et déterminées à entretenir le dialogue autour des écritures du monde, plus précisément celles du « Nord / Sud ». La littérature francophone est célébrée dans sa première édition, en plein centre de l’île. Ce même lieu qui, 3 ans plus tôt, a accueilli le « Sommet mondial de la Francophonie ». Le comité directeur est féminin et composé de Mounira Dhaou, Marielle Anselmo, Sourour Barouni, et Fatma Dellagi–Bouvet de la Maisonneuve. Cette dernière nous dévoile en deux temps les coulisses de cette manifestation internationale prometteuse.


Quelle a été l’étincelle qui a permis au festival « Kotouf du sud » de voir le jour ?


Je me suis toujours intéressée à la décentralisation de la pensée. Décentraliser la pensée est une nécessité ! Je trouve que nos références intellectuelles, littéraires, philosophiques sont trop souvent occidentalo-centrées. Du fait que je suis originaire d’Afrique et que je vis en France m’a permis de réaliser qu’en Europe, aucune référence arabe ou africaine n’existe : quand on parle de l’Europe, on évoque l’Occident, et on ne parle pas de références du sud, des féministes, militants asiatiques, latinos, africains, arabes. J’ai toujours été sensible à cela, à cet écart. Je me suis donc mise à écrire mes essais, mes romans, autour de cette question.


Pourquoi avoir choisi Djerba pour le faire ?


Au fil du temps, j’ai pensé faire de la Tunisie un point d’ancrage où on pourrait échanger autour de ce sujet. Notre pays est adapté et on y véhicule de très nombreuses cultures. En Tunisie, on ne met pas assez en avant nos cultures, richesses, architectures, archéologies, musées, et savoir. Nous vivons dans un carrefour qui mérite d’être beaucoup plus connu et ce festival de littérature nous a paru, avec l’équipe organisatrice, essentiel à maintenir dans cette île aux traditions ancestrales. Nous ne vendons pas assez ce que nous possédons comme richesse matérielle et immatérielle. Une initiative pareille le permet. Avec Sourour Barouni, Marielle Anselmo et Mounira nous y travaillons depuis 3 ans et le temps est venu d’accueillir cet événement, déjà attendu. Notre union féminine a vu le jour spontanément.


Pourquoi « Kotouf » et quel impact espérez – vous ?


Les « Kotouf du sud », c’est les cueillettes (en langue arabe) de la pensée, de ce qui est précieux et rare. Ensemble, nous allons procéder à cette cueillette fructueuse. Nous aimerions créer un impact, mettre la littérature au centre de notre vie, de notre existence avec les invités mondialement connus, à travers nos rencontres et présentations, d’exercer notre intelligence, de dialoguer entre générations et de s’adresser aux jeunes de l’île. Des lycéens, étudiants, élèves répondront présent. Les histoires « Hikayet » alimenteront les activités de la manifestation que vous pouvez découvrir en détail sur nos réseaux sociaux. Nos tables rondes sont solennelles, et se passeront dans un amphithéâtre. Dans un festival, il n’y a pas de temps mort : Dans Kotouf, il y aura des intermèdes musicaux, des musiciens, cuisine djerbienne, composition de musique malgache, des lectures performées et musicales. Une lecture théâtrale aura lieu avec des élèves. Des invités comme Faouzia Zouari, Hassanine ben Ammou, Nadia Khiari, James Noël, Georgia Makhlouf, Jean – Luc Raharimanana, Emna Belhaj Yahia, Ananda Devi, Tanella Boni, Lotfi Chebbi, Nimrod Bena, Walid Hajar Rachdi, Lise Gauvin, Hafidha Karabiben, Mohamed Mahjoub et plein d’autres. Seize écrivains internationaux et nationaux seront présents : bédéistes, poètes, romanciers, tout en prenant en considération la parité des langues.

Fatma Dellagi-Bouvet de la Maisonneuve, écrivaine et psychiatre : « Décentraliser la pensée est une nécessité ! »
Afif Riahi, fondateur de l’association « Echos Electrik »  : « Nous construisons dans la durabilité… »
ENTRETIENS8 / 18 / 2025

Afif Riahi, fondateur de l’association « Echos Electrik » : « Nous construisons dans la durabilité… »

Lors de son récent passage à la 79e édition du festival d’Avignon, Afif Riahi, fondateur d’« Echos Electrik » et professionnel de la musique et des outils numériques, a participé à une table ronde qui a traité «des mutations dans le monde arabe», celles artistiques et culturelles. Il a assuré un partage d’expérience des plus édifiants et a éclairé un large public. Cet entretien revient sur cette table ronde, avec un focus sur « Echos Electrik » et « No Logo », qui ne cessent d’œuvrer en Tunisie.


Votre participation à la 79e édition du festival d’Avignon, maintenue, cette année, en hommage à la langue arabe, s’est faite dans le cadre d’une discussion édifiante. Parlons–en !


La langue arabe, selon moi, n’était pas assez présente. Il n’y avait pas assez de temps pour une meilleure représentation de la langue arabe et de l’arabité à Avignon. Pas dans le cadre du festival, en tout cas, mais c’est toujours bien qu’il y ait des focus. J ait été invité au festival d’Avignon pour parler de mon association «Echos Electrik». Créée en 2007, elle a pour objectif de démocratiser la culture numérique en Tunisie. J’ai fait ma scolarité dans mon pays d’origine, et je n’ai cessé de travailler sur place. «Echos Electrik» a développé le projet «E – Fest», qui s’est déroulé à la Cathédrale de Carthage en 2007. Un projet qui traitait de la culture numérique mais pas d’un point de vue «Musique – DJing» seulement : il s’agissait d’inclure les outils numériques créatives dans d’autres disciplines artistiques. Plein d’expositions et d’interventions ont eu lieu notamment dans des endroits publics.


Quelles ont été les disciplines ciblées ?


Les principaux axes de l’« E- Fest » ont touché la musique et les arts visuels. Le projet a perduré de 2007 jusqu’en 2017 et a permis de démocratiser les pratiques et de fédérer de nombreux artistes qui se sont questionnés sur ces outils, s’y sont imprégnés et ont vécu l’« E – Fest ». Une manifestation qui, auparavant, a marqué une génération. On a arrêté le festival, par la suite, quand on a senti que la mission était accomplie, celle de rendre le numérique à la portée, et nous nous sommes focalisés sur une décentralisation de nos activités dans les régions, en dehors de Tunis. « No Logo » a donc été créée et s’est développée pendant 5 ans, même pendant la pandémie. C’est une forme d’« E- Fest » mobile, qui s’est déroulé dans 9 villes, et dans d’autres algériennes et marocaines. On était un collectif de 15 personnes, artistes et techniciens, qui passait les trois quarts du mois dans une ville où on y crée des initiatives avec les locaux, en collaborant avec les structures culturelles, éducatives, associations, écoles… Chaque ville connaîtra au fur à mesure son programme, qui prendra la forme « d’une bulle de création ».Une structure imposante qui atteint les 400 m2, de 15 mètres de haut et qui a accueilli de nombreuses personnes. Une bulle a vu le jour dans chaque territoire, avec 400 personnes dedans.


Qu’est-ce que « cette bulle » ?


La bulle est un objet architectural, conçu à base de plastique, avec un design, qu’on construit dans des ateliers avec des participants. La bulle devient un objet gonflable qu’on peut installer dans l’espace public. Cela crée un espace culturel éphémère qui n’existait pas dans un espace public et c’est dans cette bulle qu’on rendait compte de tout ce qu’on a créé et travaillé avec le tissu local de chaque territoire. Un « No Logo » Tataouine a vu le jour, d’où le retour récent de « l’E – Fest » là-bas. Le numérique reste présent mais avec davantage de volonté de développer la culture sur le terrain. De mettre les arts au service d’un territoire et de les développer. On propose des projets qui aident au développement territorial dans les régions éloignées. On utilise toujours nos outils mais pas d’une manière première. On valorise plutôt le numérique et on le diffuse en soutenant ainsi un territoire en y insérant des formes d’expressions artistiques transversales.


Que voulez–vous dire par « transversale » ?


C’est quand les disciplines artistiques peuvent se croiser. La musique, avec l’art numérique, ou le Dj-iing, par exemple. L’idéal c’est de créer un festival qui soit ouvert sur un maximum de disciplines, en les questionnant, sans retenu. Chaque action artistique questionne le territoire et reste au service du public local, pour qu’il puisse y participer. Cette transversalité existe dans l’expression artistique mais aussi @dans cette possibilité d’en faire un« festival ». « L’E – Fest » a fonctionné en billetterie libre. Chacun pouvait payer ce qu’il souhaite. L’argent ramassé a été investi dans la restauration du Ksar où on avait fait « l’E – Fest ». Nous construisons dans la durabilité et nous voudrions laisser une trace des projets culturels conçus.


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Que faut-il retenir de cette table ronde autour du monde arabe ?


Dans ce contexte, il y a à la fois notre approche, qui questionne tout ce qui se crée d’une manière actuelle et ce que nous créons au niveau des territoires, qui a été évoqué dans le cadre de cette rencontre dont le thème est « La mutation du monde arabe ». Un titre que je ne valide pas : le monde arabe est en évolution, il ne mute pas. J’ai tenté d’apporter un regard sur ce qui existe dans notre territoire avec cette jeunesse riche d’envie, de talents et d’idées. Les outils numériques sont partagés d’une manière universelle. Pendant l’intervention j’ai valorisé un territoire qui a beaucoup à apporter, dans un monde connecté et des jeunes conscients des enjeux de l’époque. La table ronde avait comme thématique le prochain programme méditerranéen « Saison méditerranéenne » et un lot d’interrogations : est ce qu’il y a une scène arabe ? Une seule identité ? Comment peut-on les qualifier ?. J’ai valorisé une diversification totale des identités et des scènes. Il ne faut pas nous mettre tous dans le même sac. Nos vécus et nos histoires dans le monde arabe sont tellement différents. Des personnes sont venues instinctivement me parler vers la fin de la discussion et ont exprimé leur joie de m’avoir écouté décloisonner cette pensée « mono-forme » sur le monde arabe. Cela leur a fait du bien d’avoir un témoignage d’expérience et de connaître ce qui se passe dans d’autres territoires. Cela a été favorablement accueilli.


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Que pensez–vous de la scène visuelle et artistique actuelle en Tunisie ?


On a vraiment une nouvelle génération plus attentive et plus actuelle que la nôtre. A l’époque de l’« E- Fest », beaucoup de médiation a eu lieu afin de faire connaître les arts numériques et cet univers des outils, autrefois méconnu. Quand on fait des ateliers sur des outils numériques, de nos jours, beaucoup savent ce que c’est. Cela dit quand même que le domaine des nouvelles technologies et la jeunesse sont ultra à la page. Ce qui manque en revanche, ce sont des espaces où ils peuvent montrer leur travail, leur création et même où se former. Des espaces où ces jeunes peuvent échanger, s’exprimer, créer ensemble.


Afif Riahi, fondateur de l’association « Echos Electrik » : « Nous construisons dans la durabilité… »
« Marwa Manai », metteuse en scène : « Au cœur de la création… Le questionnement »
ENTRETIENS8 / 12 / 2025

« Marwa Manai », metteuse en scène : « Au cœur de la création… Le questionnement »

Dans le cadre d’un festival aussi réputé que celui d’Avignon, la metteuse en scène, Marwa Manai, participe à un projet prestigieux, titré « Transmission impossible », conçu par l’équipe de la 79e édition du festival et par la chorégraphe Mathilde Monnier. Il s’agit d’une « Villa créative », une villa d’incubation, avec restitution de projets, présentés ensuite publiquement. Une sorte de résidence artistique et immersive qui permet de vivre le festival comme un laboratoire d’expérimentation. Marwa Manai, également autrice et comédienne, nous livre son expérience…


L’été 2025 est le vôtre. Vous accumulez les expériences, dont « Transmission impossible », accomplie dans le cadre du festival d’Avignon. Pouvez–vous nous faire un retour sur cette expérience ?


Le projet « Transmission impossible » a été marqué par la participation de 32 artistes, issus du monde entier. Nous sommes issus de différents contextes, feed-back et formations diverses, avec de nombreuses pratiques et plusieurs disciplines : la chorégraphie, le théâtre, le stand up… Le programme était un peu chargé et intense. On a vu des pièces de théâtre et avons été accompagnés par des créateurs de renom. On devait aussi présenter une sortie de résidence : une performance, comme un petit projet réalisé en trois jours. C’était agréable, certes, intense, mais surtout complexe par rapport au contexte politique actuel. La thématique de la langue arabe, en 2025, oui, certes, mais qu’est-ce que cela signifie exactement ? Le choix artistique aussi de certaines pièces programmées, notamment celle de Marlène Monteiro Freitas, artiste « vedette ou complice » de l’édition, et sa pièce « NÔT », qui revisite le chef-d’œuvre des « 1001 nuits ». A quel point c’était un bon choix de l’avoir mis en scène ? A quel point elle fait écho à la région arabe, son histoire, son actualité dure ? Être apolitique dans le monde actuel, est-ce possible ? Qu’est-ce que cela signifie ? J’étais la seule Tunisienne, avec des Maghrébins, et autres… Cette année, il y a eu plus d’inclusion et de nationalités.


La restitution du résultat final s’est-elle faite en présentant un seul et unique projet commun ou sous un autre format ?


Nous avons été 32, divisés sur 4 groupes avec un mentor sur chaque groupe. Chacun essayait d’animer le programme, proposer des idées, rapprocher les artistes, modérait… Chaque groupe a fait son propre projet avec quelques collaborations effectuées, entre deux groupes. J’ai pu présenter ma propre idée et vision. Personnellement, j’ai été très préoccupée par la question des choix politiques du festival. J’ai fini par présenter mon propre travail, ma restitution finale. Une lecture-performance personnelle que j’ai écrite et qui fait un peu la chronique d’Avignon tout en valorisant la simultanéité temporelle : on s’amuse et on fait la fête à Avignon, en même temps qu’un génocide à Gaza est toujours en cours. J’ai questionné des faits, une chronologie, deux temporalités différentes, tout en prenant le temps d’étaler cette réflexion. Beaucoup d’artistes voulaient s’exprimer dans l’urgence, d’autres étaient dans l’aspect technique et logistique. Plusieurs ont fait des présentations de groupes et des performances.


Comment votre lecture-performance a-t-elle été reçue ?


Le texte est parsemé d’extraits de phrases qu’on a beaucoup entendus depuis le génocide à Gaza. Des phrases qui revenaient en espagnol, en français et en plusieurs langues. L’accueil était donc positif. Le texte était en anglais, principalement avec des parties lues en d’autres langues. La lecture s’adressait à un public non francophone, encore plus large et plus intéressé par cette question. Le texte ne caresse pourtant pas dans le sens du poil. L’audience était réceptive. J’ai eu comme mentor Bouchra Ouizguen. « Transmission impossible » est un projet qui se cherche encore et qui reste ambitieux. D’un point de vue pédagogique, certains points restent à revoir et à réfléchir. Pareil pour les méthodologies à adopter. Les mentors devraient encore revoir et réviser le projet.


D’une manière plus générale, comment avez–vous vécu cette édition ?


C’est ma 3e fois à Avignon. Je réalise et souligne à quel point ce festival a les moyens de tout faire, à quel point il peut être luxueux, truffé de privilèges. D’où mes questionnements : à qui il s’adresse ? Les artistes du Sud peuvent-il s’identifier ou se reconnaître dans toute cette effervescence ? A quel point c’est représentatif d’un autre monde, en particulier du Sud ? Comment les organisateurs ont établi la programmation orientée vers l’arabité cette année ? Sur quels critères ont–ils retenu ces spectacles ? Autant de questions dans un milieu qui reste, en grande partie, eurocentré.

« Marwa Manai », metteuse en scène : « Au cœur de la création… Le questionnement »
Hela Saidani, linguiste et traductrice du livre « El árbolfantasmagórico y los sueños sublimes » de Mondher Marzouk : « Polyglotte… c’est choisir l’ouverture, la curiosité et la rencontre »
ENTRETIENS7 / 26 / 2025

Hela Saidani, linguiste et traductrice du livre « El árbolfantasmagórico y los sueños sublimes » de Mondher Marzouk : « Polyglotte… c’est choisir l’ouverture, la curiosité et la rencontre »

Paru chez Sarra édition en 2025, le recueil de nouvelles de Mondher Marzouki est magnifiée par un imaginaire singulier.. Paru initialement en langue arabe, il a été traduit en langue française par la traductrice Leyla daâmi, ensuite, en langue espagnole par Dr Hela Saidani, universitaire linguiste, francophone et hispanophone. La spécialiste en lettres s’est laissé tenter par cette aventure pour créer des ponts entre cultures, de confondre les récits oraux et écrits, et de s’enrichir mutuellement entre cultures.


Hela Saidani, vous signez la traduction en langue espagnole de quatre histoires extraites du recueil de Mondher Marzouki titré en version française «L’arbre fantasmagorique et les rêves sublimes». Vous qui êtes francophone et francisante, comment cette aventure a pu être menée à bout ?

En tant qu’universitaire linguiste, je suis profondément passionnée par les langues et les passerelles culturelles qu’elles permettent de construire. Cette aventure de traduction m’a beaucoup honorée et touchée : celle de traduire 4 nouvelles de « L’arbre fantasmagorique et les rêves sublimes » de Mondher Marzouki, et ce, du français vers l’espagnol. Leyla Daâmi, traductrice en langue française, s’est minutieusement mise à traduire le livre en entier en langue française depuis plus d’un an. Par hasard, les deux versions en espagnol et en français sont parues en même temps. Le livre en arabe est paru dans sa première édition en 2023. J’ai repris le titre en le traduisant mot à mot du français à l’espagnol, tout en me basant sur la version originale en arabe. Cela était plus qu’un exercice linguistique, je dirais plutôt que je m’étais lancée dans une forme de médiation interculturelle.


Ce projet de traduction s’est inscrit dans une triple démarche : Académique, artistique et personnelle. «Académique», car il s’agit de respecter la richesse stylistique de l’auteur, sa profondeur philosophique et ses images poétiques. «Artistique», car il fallait recréer l’univers onirique de ces nouvelles dans une langue à la fois différente et complémentaire. «Personnelle», car en tant que Tunisienne arabe, francisante de formation, francophone, francophile et hispanophone (à travers mes années d’études en Espagne), je me suis retrouvée, consciemment ou non, dans un triple dialogue entre les cultures arabe, francophone et hispanophone.


Pendant la traduction, je ne me suis pas contentée d’une simple transposition linguistique, il a fallu penser en profondeur les équivalences culturelles, les nuances émotionnelles et les rythmes propre à chaque langue. Cette richesse due à des allers-retours entre les langues a rendu l’expérience stimulante et édifiante.


Ce projet est né d’une double volonté, celle de l’auteur qui m’a découverte, et de la mienne. Je l’ai consulté à plusieurs reprises, et discuté longuement autour de ce projet de traduction. J’ai pris en considération une réalité culturelle liée à l’Espagne. Je me suis occupée de la mise en page du recueil. Je suis heureuse d’avoir pu faire rayonner une œuvre tunisienne à l’étranger à travers l’une des langues que je maîtrise le plus « L’espagnol », prolongeant ainsi les récits en dehors des frontières tunisiennes.


Je remercie Germinal Gil, directeur de centre Cervantes, qui m’a beaucoup soutenue et m’a relue afin de mener à bout cette démarche.


Comment s’est passé ce processus de traduction ? Y a-t-il eu un intermédiaire espagnol ou français qui s’est joint à votre travail?

Le processus de traduction s’est déroulé avec beaucoup de rigueur et de passion. Il est important de préciser que je n’ai traduit que vers la langue espagnole. Leyla Daâmi l’a fait en version française. Pendant ce processus, le recours à la version arabe originale et à la française se faisait tout le temps, ce qui m’a permis d’explorer les récits sous différentes perspectives.


Mon plurilinguisme m’a beaucoup aidée. Il m’a permis d’aborder les textes différemment. L’expérience était fascinante. Les langues citées ont toujours cohabité sur la rive méditerranéenne. L’arabe et l’espagnol ont toujours fusionné. C’est une grande richesse que nous partageons, entre deux pays, mutuellement au niveau historique, linguistique, économique.


L’accompagnement de Germinal Gil, le directeur du Cervantes, m’a été d’une grande aide. J’ai pu affiner la qualité de la traduction grâce à lui. Il n’est pas juste intermédiaire, j’évoquerais plus un appui, un soutien, une collaboration et un partage de savoir immense qui s’est fait entre nous. Les deux langues brandissent des valeurs humaines, célèbrent la vie et bouleversent l’humain par leur richesse.


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Un défi de taille et sans doute des difficultés. Le challenge primaire est celui de traduire du texte initial en usant de votre lexique hispanophone, à votre manière, sans écorcher la portée originale du texte. Pouvez-vous nous citer toutes ces épreuves contournées pour parvenir à une traduction aussi maîtrisée, finalement ?

Traduire une œuvre, c’est bien plus qu’un passage d’une langue à une autre. C’est un exercice d’équilibre entre fidélité au texte source, l’arabe et créativité dans la langue cible, l’espagnol. Conserver l’âme du texte original, tout en trouvant une voie authentique en espagnol, qui ne trahisse ni le style de l‘auteur ni la charge émotionnelle des récits, c’est un exploit ! Il a fallu contourner plusieurs épreuves en rapport surtout avec la richesse symbolique de la langue arabe et de sa poésie, pleines d’images fortes et de métaphores culturelles qu’il fallait rendre d’une manière identique dans une langue autre qui n’a ni les mêmes structures ni les mêmes références. L’arabe est une langue casuelle et l’espagnol est une langue de position.


Les spécificités syntaxiques sont à prendre en considération et, l’enjeu culturel aussi, en évitant les traductions trop littérales. Il faut préserver la profondeur philosophique et l’étrangeté poétique. Le travail de révision a été fondamental et amplement mené par Germinal Gil, qui a veillé à perfectionner les textes d’une manière exigeante certes mais qui reste gratifiante.


Le travail a-t – il été effectué avec Mondher Marzouki, l’auteur du texte initial ? Jusqu’à quel degré la traductrice en langue française Leyla Dâami vous a-t-elle aidée ?

Bien sûr que j’ai travaillé en étroite collaboration avec l’auteur, en échangeant avec lui sur certains passages complexes, sur les intentions narratives, ou encore les choix lexicaux les plus fidèles à son univers. Ces éclaircissements m’ont permis de saisir la portée philosophique et symbolique de certains éléments du texte, essentielle pour avoir un résultat final de la traduction juste et respectueuse de la vision de l’auteur.


La version française de Leyla Daâmi m’a servi de point d’appui dans la mesure où elle constitue la première transposition du texte original. Même si nous n’avons pas travaillé ensemble directement, sa traduction m’a offert un éclairage précieux sur certains passages et elle a agi comme un intermédiaire subtil entre l’arabe et l’espagnol. Cela m’a permis de mieux comprendre des nuances, attentions, compréhensions, ou même certaines métaphores. Il y a eu un travail collaboratif et diversifié entre nous trois.


Que signifie «Être aussi polyglotte» pour vous en 2025 ?

Être polyglotte, c’est bien plus un atout ou une compétence, c’est habiter le monde autrement, avoir plusieurs fenêtres ouvertes, sur les cultures, les sensibilités, les imaginaires. C’est pouvoir lire un texte en arabe, penser en français et rêver en espagnol, comme c’est notre cas à travers ce livre.


C’est dialoguer avec l’altérité sans filtres. Dans un monde où les frontières se déplacent et où les identités se croisent, parler plusieurs langues, c’est aussi refuser les simplifications. C’est embrasser la complexité, écouter plus finement et comprendre en profondeur. C’est un engagement à tisser des liens, à créer des ponts entre des univers, à défendre la diversité comme une richesse fondamentale. Être polyglotte, c’est résolument choisir l’ouverture, la curiosité et la rencontre.

Hela Saidani, linguiste et traductrice du livre « El árbolfantasmagórico y los sueños sublimes » de Mondher Marzouk : « Polyglotte… c’est choisir l’ouverture, la curiosité et la rencontre »
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