
Faire paraitre un magazine en format papier en 2025 est un pari risqué, amplement mené par sa fondatrice Faten Fellah. « Sens », tel est son titre, est une revue bilingue, en arabe et en anglais consacrée à la scène artistique et visuelle, en Tunisie, en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Une scène sans cesse en ébullition. Biannuelle, épaisse, et conçue en papier « écoresponsable », ce premier numéro a vu surgir des plumes nouvelles, des critiques et des journalistes connus. La volonté de fer de sa fondatrice et de ses contributeurs a donné naissance à ce support, qui a tous les atouts pour devenir une référence durable. Faten Fellah, sa jeune fondatrice, nous dévoile les dessous d’une aventure.
Vous avez un parcours éclectique, qui n’a pas forcément de lien direct avec les arts et encore moins avec le journalisme culturel, pourtant vous avez réussi à faire paraitre «Sens», consacré à l’art contemporain et à diverses disciplines. Quel est le point déclencheur qui vous a permis de mener à bout ce projet rédactionnel prometteur ?
Le projet a été pensé en 2021. En 2022, je commençais concrètement à tâtonner, et à donner vie à ce magazine. Tout a commencé quand je me suis retrouvée spontanément entourée d’artistes issus de différentes disciplines, spécialement ces artistes de graffitis, adeptes des fresques murales extraordinaires, esquissées dans les rues. J’observais, discutais, échangeais avec elles et eux, je prenais des notes et en ligne je publiais les informations les concernant, en ajoutant des photos attractives. J’aimais beaucoup faire cela, et au fur à mesure, grâce à la magie du digital, indirectement, je m’étais retrouvée à les valoriser, à les mettre en lumière, sur les réseaux sociaux principalement. Ce que je faisais leur procurait du bonheur, de la satisfaction. Des images, en passant par le texte, et en faisant appel au design, le travail a finalement pris vie et m’assurait une reconnaissance infinie. Je me suis rendue compte qu’on n’avait finalement pas de support, ni de magazine qui traite du monde artistique dans le Sud, tellement vaste et riche. Un manquement à la rédaction qui m’a finalement poussée à m’y mettre durablement et sérieusement.
L’idée s’est donc imposée via un concours de circonstances. Comment la concrétisation a-t-elle sérieusement commencé ?
Je m’étais directement lancée à la recherche de programmes d’incubation, d’appels à candidature dans des formations, lancés par des fondations qui œuvrent pour la pérennité des projets naissants, impactants, tous domaines confondus. Mon projet était le seul à vocation artistique. Difficilement, j’ai dû batailler pour l’expliquer, le présenter, insister sur la nécessité d’accompagner les artistes. Je m’étais focalisée sur la faisabilité des études de marché, le financement et grâce à des structures qui m’ont formée, «Verd’art / Sens» a vu le jour, en dépit des réticences de quelques incubateurs et spécialistes, qui ne se disaient pas spécialistes dans des projets à vocation artistique, et incapables de garantir la réussite du projet. Je l’ai défendu, en commençant par le rendre visible en ligne, avant la version papier qui a vu le jour bien après. L’accompagnement accompli auprès des artistes a commencé bénévolement en faisant des portfolios, de la curation, du management, à trouver des espaces où travailler… etc. Je tenais à les accompagner, avant toute chose. Je faisais au début de l’intermédiaire, ce qui a abouti à la parution de «Sens». Des artistes en herbe ont même réussi à vendre leur premier tableau dans le cadre d’une exposition. Je les prends sous mon aile, et je les soutiens et ça a rapporté ses fruits.
Quand vous avez approché les artistes, au départ, vous faisiez tout sauf du journalisme. Pourtant, 4 années après, un magazine est né, et actuellement, il est en vente dans tous les kiosques. Vous auriez pu suivre une autre voie.
L’effet du digital. On était très visibles. Il y a eu beaucoup d’interactions, de l’intérêt exprimé, une communauté commençait à prendre forme, un audimat, ou lectorat, était très présent, visible : la base était là, palpable en ligne, pour permettre à un magazine en papier de voir le jour. Des professionnels offraient leur collaboration spontanément. Celle de la photographe et documentariste algérienne, Wafaa Soltane, était mémorable, utile. Ensemble, nous avons travaillé sur un sujet pertinent autour du «football dans les terrains vagues ». Une mission qui a duré 2 semaines ! Elle faisait des prises et nous écrivions. A ce stade-là, on avait réussi à faire publier un livre photo avec une exposition. Mon premier test dans le monde de l’Editing a été effectué avec succès suite à cette rencontre. Je fais appel à des collaborateurs momentanés, un traducteur, et à une dizaine de rédacteurs. «Sens» est distribué dans les galeries, librairies, fondations en Tunisie, et je l’exporte en Europe et dans le monde arabe. Sa parution a suscité de l’intérêt à l’étranger. La revue fait clairement écho.
Pourquoi ce choix de le faire paraître en arabe et en anglais ?
Pour mieux cibler l’univers des arts dans le monde arabe. Assumer ce choix, c’est reconnaître notre langue arabe. L’anglais est très important de nos jours, primordial même. A travers ces deux langues, un contenu de qualité a vu le jour. Il annonce l’actualité des acteurs culturels, des structures, avec leur contribution, nous sommes à l’affût de l’information. En 2 ans, faire paraître un magazine garni, c’est important. Nous prenons le temps nécessaire pour créer un contenu de qualité.

Les festivaliers sont accueillis par un rassemblement de jeunes élèves au Centre culturel méditerranéen de Djerba. En guise d’inauguration, musique et rencontres ont fleuri le temps d’une matinée, avant de céder les lieux à des cercles de réflexion, des discussions et des tables rondes autour de thématiques d’actualité. Ecrivains tunisiens et étrangers partent à la rencontre d’un public diversifié.
Un défi pour le comité organisateur du Kotouf, dont le but est de toucher un maximum de visiteurs. Pari gagné ! La salle centrale du lieu est pleine. Discussions successives, vente de livres, rencontres au sommet rythment cette première journée. Le festival des littératures du Sud commence au gré des activités.
Un foisonnement de récits
«Nord / Sud : quelles écritures ? », tel était le thème principal de la première table ronde modérée par l’universitaire Sonia Zlitni Fitouri, entourée de l’écrivaine et journaliste libanaise Georgia Makhlouf, Faouzia Zouari, écrivaine, et Mohamed Mahjoub, professeur émérite spécialiste en philosophie. Les deux écrivaines se retrouvent à la jonction de deux cultures et des deux langues, puisqu’elles vivent entre deux rives, ou entre deux pays : Liban / France ou France / Tunisie. Comment arrivent-elles à se retrouver dans cette dynamique à travers l’écriture ?
Le rapport à la mémoire, à l’histoire et au temps a été décortiqué. L’exil était également au centre de l’échange. « Quand je rentre en Tunisie, il m’arrive de me sentir exilée, face aux changements qui peuvent avoir lieu dans mon propre pays », indique l’écrivaine. « Après le 7 octobre, ce sentiment d’’’étrangeté’’, quand j’écoute le discours des médias, surgit en France. Pareil après les chamboulements post 7 octobre. Le sentiment d’exil prend forme aussi ».
Dr Mohamed Mahjoub est revenu sur le rapport entre littérature et philosophie en soulignant son rapport à la langue arabe et française, l’interférence des deux langues, tout en ajoutant le dialecte tunisien. Georgia Makhlouf poursuit : «Je n’écris plus de la même manière depuis le 7 octobre 2023. Ai-je la légitimité nécessaire pour le faire ?». Les mêmes thèmes reviennent quand il s’agit d’écriture du Sud : la femme, l’exil, la guerre. Des motifs récurrents : doit-on les éviter, les traiter autrement ou renouveler leur écriture ?
Ecrire l’amour
La table ronde suivante, modérée par la journaliste Emna Louzyr, était enrichie par les interventions d’écrivains femmes et hommes de lettres comme Lotfi Chebbi, Emna Belhaj Yahia, Hafidha Karabiben ou Nemrod. Si l’amour est un sujet qui a été mille fois abordé par les auteurs, il n’en demeure pas moins vrai que la réflexion autour de ce thème ouvre de nouvelles fenêtres et permet de questionner ce « déjà-lu, déjà-vu».
Chaque auteur présent à cette table ronde a été invité par la modératrice pour proposer sa définition de l’amour. «Les écrivains s’approprient les mots, les inventent, comme Rabelais, Céline, Hugo et les réinventent», ajoute Emna Louzyr. Ainsi, les invités sont partis à la découverte du concept amoureux, si différent d’un auteur à l’autre, et au fil des influences et de leurs écrits.
L’insularité et la littérature des îles ont été au centre d’un échange dans la matinée du 18 octobre 2025, 2e jour de la manifestation littéraire. Animée par Zouhour Bessrour, la rencontre a permis aux écrivains Lise Gauvin, Jean Luc Raharimanana et Fethi Ben Maâmer de prendre amplement la parole.
« Hikayet » ont permis au public de prendre part à des échanges, plus étroits, avec les écrivains présents autour de thématiques nombreuses et d’actualité. « Le parlement des écrivaines francophones » a clôturé la première journée par une lecture musicale en présence de 8 écrivaines francophones. Le virtuose Tarek Torjet les a accompagnées en musique pendant une quarantaine de minutes, ajoutant ainsi de la musicalité à de nombreux extraits tirés de leurs propres écrits.

Houmet Souk vibre autrement en ce mois d’octobre, avec le lancement de la première manifestation littéraire francophone, consacrée aux littératures du Sud. Sobrement appelée Kotouf, ces rencontres incitent à la cueillette d’un savoir et à des échanges édifiants, en présence d’une quinzaine d’écrivains francophones, internationaux et tunisiens.
Il s’agit d’une édition pilote qui a pris plus de 2 ans à voir le jour. Dirigée par un comité exclusivement féminin, porté par la volonté des Djerbiens, d’acteurs locaux, de journalistes, et en présence d’écrivains de renommée internationale, Kotouf promet une nouvelle dynamique culturelle dans la région, inclusive, et qui a, comme objectif, de mettre en relief la richesse incommensurable du Sud global. Le Sud et ses diverses langues, dialectes, richesses.
Point de départ et d’ancrage
Il était important pour les fondatrices du festival de décentraliser la pensée, loin des grandes villes, des capitales et du nord. Djerba est une destination insulaire, à la culture millénaire, traversée par de nombreuses cultures toutes aussi riches les unes que les autres. Dans l’imaginaire commun, elle est balnéaire, touristique, célèbre pour son tourisme de masse. La richesse de cette destination, nouvellement inscrite dans le patrimoine de l’Unesco, n’est pas assez mise en valeur.
Cette plongée Kotouf a pour objectif de valoriser la culture sur l’île, la gastronomie ou encore l‘aspect historique. Marielle Anselmo, enseignante, chercheuse, poétesse, Sourour Barouni, professeure d’anglais, doctorante, Mounira Dhaou, agrégée en langue et littérature arabe, chercheuse et Fatma Dellegi Bouvet-de la Maisonneuve, écrivaine, médecin- psychiatre, ont travaillé dur afin de concrétiser leur initiative.
En arpentant le centre de la ville, ses souks, jusqu’à l’arrivée au Centre culturel méditerranéen de la ville, jeunes bénévoles, festivaliers et invités se mélangent et tracent leur programme. Littérature rime avec savoir et connexion avec les élèves des établissements scolaires de la région. Un arrêt à l’école «Nouvelles générations», fondée en 2018, devait impérativement se faire. Corps enseignants et élèves échangent autour de la question de l’écrit et de l’oralité, à travers l’usage de la langue française.

Les élèves-adolescents discutent de quelques débouchés professionnels et spécialités qui suscitent la curiosité : Qu’est-ce qu’être journaliste spécialiste en presse écrite ? Quel pouvoir possèdent la caricature, l’illustration, l’image, le dessin ? Qu’est-ce que faire de la radio en langue française dans un pays comme la Tunisie ? Autant d’interrogations qui permettent à la discussion de foisonner, notamment avec les professeurs présents sur place.
Houda ben Yahia est Dre en psychologie clinique de l’enfant, psychologue clinicienne, souligne, à travers sa prise de parole, l’omniprésence de l’écriture et de l’oralité, à travers l’existence humaine. Le besoin de communiquer a toujours perduré et existé à travers différents canaux. La communication est le fondement même du savoir civilisationnel, et elle ne cesse de muter.
«C’est une continuité de l’histoire. Laisser des traces à travers l’écriture, la littérature, les symboles, le dessin, c’est écrire l’histoire ! Et plus récemment à travers Kotouf, les organisatrices font un focus sur le Sud Global et sa littérature. Une édition, qui, de plus, est organisée par des femmes qui écrivent». Rappelle la docteure en se référant aux femmes écrivaines longtemps pourchassées, invisibilisées, pendant des siècles, juste parce qu’elles écrivaient ou qu’elles osaient s’exprimer, souvent sous des noms masculins d’emprunt.
L’école sensibilise les élèves à l’appartenance, à l’identité et à leurs cultures. Souvent, ils appartiennent à une double culture. L’enseignement y est destiné pour les forger, en supprimant les notions eurocentrées. Un objectif qui rejoint la ligne du festival naissant en cours.

Focus ibadite et artistique
Une visite à la mosquée Louta s’est déroulée dans le but de valoriser le patrimoine historique de l’île. La mosquée Louta (ou «Jemaa Louta ») est un des monuments historiques les plus attractifs de l’île. Elle est aussi appelée la «Mosquée souterraine» et se trouve entre Ajim et Houmet Souk.
Cet édifice religieux historique date probablement des XIIe ou XIIIe siècles. Partiellement enterré, il se distingue par son architecture discrète, sobre, construite avec deux coupoles émergeant du sol, avec un accès via un escalier raide. Appartenant à la tradition ibadite, la mosquée aurait servi de lieu de culte secret ou de refuge en temps de conflits. Bien, que désaffectée aujourd’hui, elle a été restaurée en 1990 puis en 2019, et fait désormais partie du patrimoine mondial de l’Unesco.
Le vernissage événement à Djerba a eu lieu dans la soirée du 16 octobre à l’Alliance Française de Djerba. «Berbérités, des origines aux influences » de Pierre Gassin est une exposition de 40 photographies qui tracent les cultures berbères du sud tunisien, leurs traditions, leur spiritualité et la manière dont ces héritages se sont transformés et mélangés, au fil du temps. Le photographe français, vivant à Kerkennah met en lumière, à travers ses prises, tout un patrimoine fait de symboles, de gestes du quotidien, de pratiques communautaires. L’exposition dure jusqu’au 16 novembre 2025.
Photos de : Wided Zoghlami
Pierre Gassin
Groupe Scolaire Nouvelles Générations

C’est du 16 au 19 octobre 2025 qu’auront lieu les rencontres et festivités autour du « Kotouf du sud, festival de littérature du sud » à Djerba. Une flopée d’invités et écrivains de renom sont déjà sur place, prêts à participer au démarrage de cette initiative, lancée par 4 femmes de lettres engagées et déterminées à entretenir le dialogue autour des écritures du monde, plus précisément celles du « Nord / Sud ». La littérature francophone est célébrée dans sa première édition, en plein centre de l’île. Ce même lieu qui, 3 ans plus tôt, a accueilli le « Sommet mondial de la Francophonie ». Le comité directeur est féminin et composé de Mounira Dhaou, Marielle Anselmo, Sourour Barouni, et Fatma Dellagi–Bouvet de la Maisonneuve. Cette dernière nous dévoile en deux temps les coulisses de cette manifestation internationale prometteuse.
Quelle a été l’étincelle qui a permis au festival « Kotouf du sud » de voir le jour ?
Je me suis toujours intéressée à la décentralisation de la pensée. Décentraliser la pensée est une nécessité ! Je trouve que nos références intellectuelles, littéraires, philosophiques sont trop souvent occidentalo-centrées. Du fait que je suis originaire d’Afrique et que je vis en France m’a permis de réaliser qu’en Europe, aucune référence arabe ou africaine n’existe : quand on parle de l’Europe, on évoque l’Occident, et on ne parle pas de références du sud, des féministes, militants asiatiques, latinos, africains, arabes. J’ai toujours été sensible à cela, à cet écart. Je me suis donc mise à écrire mes essais, mes romans, autour de cette question.
Pourquoi avoir choisi Djerba pour le faire ?
Au fil du temps, j’ai pensé faire de la Tunisie un point d’ancrage où on pourrait échanger autour de ce sujet. Notre pays est adapté et on y véhicule de très nombreuses cultures. En Tunisie, on ne met pas assez en avant nos cultures, richesses, architectures, archéologies, musées, et savoir. Nous vivons dans un carrefour qui mérite d’être beaucoup plus connu et ce festival de littérature nous a paru, avec l’équipe organisatrice, essentiel à maintenir dans cette île aux traditions ancestrales. Nous ne vendons pas assez ce que nous possédons comme richesse matérielle et immatérielle. Une initiative pareille le permet. Avec Sourour Barouni, Marielle Anselmo et Mounira nous y travaillons depuis 3 ans et le temps est venu d’accueillir cet événement, déjà attendu. Notre union féminine a vu le jour spontanément.
Pourquoi « Kotouf » et quel impact espérez – vous ?
Les « Kotouf du sud », c’est les cueillettes (en langue arabe) de la pensée, de ce qui est précieux et rare. Ensemble, nous allons procéder à cette cueillette fructueuse. Nous aimerions créer un impact, mettre la littérature au centre de notre vie, de notre existence avec les invités mondialement connus, à travers nos rencontres et présentations, d’exercer notre intelligence, de dialoguer entre générations et de s’adresser aux jeunes de l’île. Des lycéens, étudiants, élèves répondront présent. Les histoires « Hikayet » alimenteront les activités de la manifestation que vous pouvez découvrir en détail sur nos réseaux sociaux. Nos tables rondes sont solennelles, et se passeront dans un amphithéâtre. Dans un festival, il n’y a pas de temps mort : Dans Kotouf, il y aura des intermèdes musicaux, des musiciens, cuisine djerbienne, composition de musique malgache, des lectures performées et musicales. Une lecture théâtrale aura lieu avec des élèves. Des invités comme Faouzia Zouari, Hassanine ben Ammou, Nadia Khiari, James Noël, Georgia Makhlouf, Jean – Luc Raharimanana, Emna Belhaj Yahia, Ananda Devi, Tanella Boni, Lotfi Chebbi, Nimrod Bena, Walid Hajar Rachdi, Lise Gauvin, Hafidha Karabiben, Mohamed Mahjoub et plein d’autres. Seize écrivains internationaux et nationaux seront présents : bédéistes, poètes, romanciers, tout en prenant en considération la parité des langues.

«Mon espoir… Ma douleur», dernière création en date signée Naoufel Azara, entame un nouveau cycle de représentations à l’occasion de la rentrée culturelle et artistique de 2025. La scène d’ «El Teatro» arbore les couleurs de la Palestine et dénonce atrocités et sévices commises par l’Etat israélien colonisateur. Avec 120 acteurs en devenir sur scène, le metteur en scène cultive un devoir de mémoire.
Un génocide, c’est l’effacement d’un peuple, son histoire, sa culture. Le théâtre a pour vocation première d’entretenir l’aspect historique, la mémoire collective, sensibiliser, inciter à la réflexion, interroger l’époque, ou plus simplement relater des faits anciens et d’actualité. Le 4e art est, par essence, «engagé».
Le metteur en scène, en collaboration avec Amel Laouini, Yousra Ammouri, et sous l’égide artistique de Taoufik Jebali, partage une vision, une interprétation de l’actualité palestinienne et de son passé, avec l’engagement de 120 participants – acteurs. De nombreux actes scéniques défilent mais ne se ressemblent pas. Ils ont comme fil conducteur la Palestine, d’hier / d’aujourd’hui et son patrimoine culturel. La création est traversée par des œuvres littéraires, des textes, de la chanson et de la littérature arabes, ponctuée de poésie et d’effets visuels.
L’hommage aux artistes et auteur(es) palestiniens prend forme sur la scène d’El Teatro sur 1h15 de temps. Au fil des groupes d’acteurs, des scènes de bataille, de vie, de luttes et de faits reconstitués prennent vie. Dans cette foulée scénique, des chansons retentissent, des lettres défilent, de la poésie ancienne ravive la mémoire, et des visuels nourrissent les yeux.

Les faits évoqués se confondent forcément aux noms mythiques qui transcendent les générations : Fadwa Touqan, Mahmoud Darwish, Ghassan Kannafi, Jabra Ibrahim Jabra, Samih Al Kassem, Tamim Al Barghouti, sans oublier la chanson contemporaine et ses porteurs d’espoir tels que Faraj Suleiman, Camelia Jubran, Rim Banna, Nay Barghouti ou encore Lina Makhul.
Le titre de la création prône l’espoir collectif, puisé dans la douleur et le chaos. Les mots et les arts se confondent aux maux profonds d’une patrie résistante. 120 participants sur scène se sont engagés à porter de nombreuses voix palestiniennes, ont mis en pratique leur savoir autour de cette cause humaine. Les dialogues retentissent en langue arabe, entrecoupés par des intermèdes musicaux. De nombreuses apparitions traversent la scène, parfois éloquentes, souvent confuses.
Des interprétations courtes, mais qui interpellent, s’enchaînent. La création, produite par «El Teatro», est un hommage d’actualité rendu à une patrie, qui oscille entre la vie et la mort. Mention spéciale à la centaine d’acteurs participants à ce projet qu’on ne pourrait énumérer toutes et tous.

Les passants semblaient happés par les photographies exposées à l’espace Sidi Ben Aïssa à Hammamet. Soigneusement prises par Sadok Ben Salem, elles témoignent de sa passion pour la ville en écumant ses coins les plus connus, en figeant son golfe avec son mythique coucher de soleil et son activité de pêche quotidienne.
Présentées sous différents formats, les photographies de Sadok Ben Salem attirent des visiteurs curieux. Les scruter sur les murs de l’édifice historique Sidi Ben Aïssa du centre-ville… c’est redécouvrir la ville autrement. Sadok Ben Salem a fait une carrière dans l’enseignement avant de se consacrer à la photographie. Une passion qui est née par hasard, en maniant téléphones, logiciels et réseaux sociaux. « Instants suspendus » est sa 2e exposition solo maintenue sous le patronage de l’ASM, Association de sauvegarde de la Médina.

A travers ses prises, le chasseur d’images magnifie autrement la ville, en captant son heure dorée mythique, ses arbres, la quiétude de ses moments hivernaux, les remparts de son fort et ce qui reste de l’architecture typique propre à la ville, celle qui caractérise encore quelques constructions anciennes. S’adonner à cette activité, c’est exprimer son amour pour sa ville natale perpétuellement.
Dans un coin de l’espace ASM, un lieu pris aussi par le photographe qui n’existe pas à Hammamet. Il s’agit d’un site romain « Damous Lahlelfa », situé aux environs d’El Jem. Lors d’un passage dans la zone, il s’y arrête et découvre tout un site historique, bien visible, doté d’un sous-terrain immense.

C’est au gré de ses évasions que Sadok Ben Salem fige d’autres lieux, en dehors de la ville, toujours en domptant la lumière. Des prises du mythique site berbère de Zriba Olya sont aussi exposées. D’autres régions comme Takrouna, Hergla ou le Cap Bon verront sans doute le passage de Sadok Ben Salem, qui prend soin de suspendre des instants de vie, des parcours… et de les épingler dans le temps.
«Je n ’oublie pas le soutien de l’ASM, d’amis et de copains qui m’ont encouragé à m’adonner à cette passion. J’aspire à exposer ailleurs prochainement à Tunis ou Nabeul», indique le photographe. En usant de la technologie et du Net, il met en relief quelques éléments visibles sur ses prises.

Arrêt sur l’unique participation tunisienne en 2025 à la Paris Design Week de l’architecte et designer lumière Hassene Jeljeli. Il exposera à Paris sa collection inédite « Mystic Lamps ».
Son travail inédit risque de sublimer une capitale des lumières automnale. Paris s’apprête à accueillir son événement annuel consacré aux créateurs et aux designers français et internationaux. Après avoir représenté la Tunisie à la «Milan Design Week» et au «Salone Satellite», le jeune créateur continue de porter haut les couleurs de la scène design émergente tunisienne avec sa nouvelle collection «Mystic Lamps». «Mystic Lamps» est une collection née de la rencontre entre le marbre tunisien et l’acier perforé. Un travail où la lumière dialogue avec la matière brute, révélant une poésie minérale inédite. Elle explore la rencontre entre géométrie sacrée, matériaux bruts et transparence, dans un geste à la fois architectural et sensible.
Installé à Tunis, Jeljeli revendique une approche intuitive et engagée, ancrée dans son territoire mais résolument tournée vers l’international. Cette participation à la Paris Design Week confirme la volonté du designer lumière de placer la création tunisienne au cœur des grandes plateformes internationales du design contemporain.
Hassene Jeljeli est né à Tunis en 1991. Il est architecte de formation et designer autodidacte. Après des études à l’École nationale d’architecture et d’Urbanisme de Tunis (Enau), il fonde JK Lighting en 2018, une aventure lumineuse née de l’héritage paternel, qu’il transforme en laboratoire de recherche formelle et matérielle. Entre marbre récupéré, acier perforé et assemblages poétiques, ses créations révèlent un langage sculptural où la lumière devient matière.
Finaliste du IMA Design Prize à Paris en 2024 et double exposant au Salone Satellite de la Milan Design Week (2024 & 2025), il développe une esthétique minimaliste nourrie de récits personnels et de savoir-faire locaux. Il a été récompensé à plusieurs reprises par le Tunisia Design Week (Emergent Talent, Designer of the Year) ainsi que par les «International Lighting Design Competitions» de «Designmilk» (2022, 2023). Son travail a déjà été présenté à la Milan Design Week et à la galerie Musk and Amber à Tunis lors d’une exposition solo événement. L’exposition de «Mystic Lamps» a lieu à la galerie Joseph, rue de Turenne à Paris du 4 au 8 septembre 2025.

Lors de son récent passage à la 79e édition du festival d’Avignon, Afif Riahi, fondateur d’« Echos Electrik » et professionnel de la musique et des outils numériques, a participé à une table ronde qui a traité «des mutations dans le monde arabe», celles artistiques et culturelles. Il a assuré un partage d’expérience des plus édifiants et a éclairé un large public. Cet entretien revient sur cette table ronde, avec un focus sur « Echos Electrik » et « No Logo », qui ne cessent d’œuvrer en Tunisie.
Votre participation à la 79e édition du festival d’Avignon, maintenue, cette année, en hommage à la langue arabe, s’est faite dans le cadre d’une discussion édifiante. Parlons–en !
La langue arabe, selon moi, n’était pas assez présente. Il n’y avait pas assez de temps pour une meilleure représentation de la langue arabe et de l’arabité à Avignon. Pas dans le cadre du festival, en tout cas, mais c’est toujours bien qu’il y ait des focus. J ait été invité au festival d’Avignon pour parler de mon association «Echos Electrik». Créée en 2007, elle a pour objectif de démocratiser la culture numérique en Tunisie. J’ai fait ma scolarité dans mon pays d’origine, et je n’ai cessé de travailler sur place. «Echos Electrik» a développé le projet «E – Fest», qui s’est déroulé à la Cathédrale de Carthage en 2007. Un projet qui traitait de la culture numérique mais pas d’un point de vue «Musique – DJing» seulement : il s’agissait d’inclure les outils numériques créatives dans d’autres disciplines artistiques. Plein d’expositions et d’interventions ont eu lieu notamment dans des endroits publics.
Quelles ont été les disciplines ciblées ?
Les principaux axes de l’« E- Fest » ont touché la musique et les arts visuels. Le projet a perduré de 2007 jusqu’en 2017 et a permis de démocratiser les pratiques et de fédérer de nombreux artistes qui se sont questionnés sur ces outils, s’y sont imprégnés et ont vécu l’« E – Fest ». Une manifestation qui, auparavant, a marqué une génération. On a arrêté le festival, par la suite, quand on a senti que la mission était accomplie, celle de rendre le numérique à la portée, et nous nous sommes focalisés sur une décentralisation de nos activités dans les régions, en dehors de Tunis. « No Logo » a donc été créée et s’est développée pendant 5 ans, même pendant la pandémie. C’est une forme d’« E- Fest » mobile, qui s’est déroulé dans 9 villes, et dans d’autres algériennes et marocaines. On était un collectif de 15 personnes, artistes et techniciens, qui passait les trois quarts du mois dans une ville où on y crée des initiatives avec les locaux, en collaborant avec les structures culturelles, éducatives, associations, écoles… Chaque ville connaîtra au fur à mesure son programme, qui prendra la forme « d’une bulle de création ».Une structure imposante qui atteint les 400 m2, de 15 mètres de haut et qui a accueilli de nombreuses personnes. Une bulle a vu le jour dans chaque territoire, avec 400 personnes dedans.
Qu’est-ce que « cette bulle » ?
La bulle est un objet architectural, conçu à base de plastique, avec un design, qu’on construit dans des ateliers avec des participants. La bulle devient un objet gonflable qu’on peut installer dans l’espace public. Cela crée un espace culturel éphémère qui n’existait pas dans un espace public et c’est dans cette bulle qu’on rendait compte de tout ce qu’on a créé et travaillé avec le tissu local de chaque territoire. Un « No Logo » Tataouine a vu le jour, d’où le retour récent de « l’E – Fest » là-bas. Le numérique reste présent mais avec davantage de volonté de développer la culture sur le terrain. De mettre les arts au service d’un territoire et de les développer. On propose des projets qui aident au développement territorial dans les régions éloignées. On utilise toujours nos outils mais pas d’une manière première. On valorise plutôt le numérique et on le diffuse en soutenant ainsi un territoire en y insérant des formes d’expressions artistiques transversales.
Que voulez–vous dire par « transversale » ?
C’est quand les disciplines artistiques peuvent se croiser. La musique, avec l’art numérique, ou le Dj-iing, par exemple. L’idéal c’est de créer un festival qui soit ouvert sur un maximum de disciplines, en les questionnant, sans retenu. Chaque action artistique questionne le territoire et reste au service du public local, pour qu’il puisse y participer. Cette transversalité existe dans l’expression artistique mais aussi @dans cette possibilité d’en faire un« festival ». « L’E – Fest » a fonctionné en billetterie libre. Chacun pouvait payer ce qu’il souhaite. L’argent ramassé a été investi dans la restauration du Ksar où on avait fait « l’E – Fest ». Nous construisons dans la durabilité et nous voudrions laisser une trace des projets culturels conçus.

Que faut-il retenir de cette table ronde autour du monde arabe ?
Dans ce contexte, il y a à la fois notre approche, qui questionne tout ce qui se crée d’une manière actuelle et ce que nous créons au niveau des territoires, qui a été évoqué dans le cadre de cette rencontre dont le thème est « La mutation du monde arabe ». Un titre que je ne valide pas : le monde arabe est en évolution, il ne mute pas. J’ai tenté d’apporter un regard sur ce qui existe dans notre territoire avec cette jeunesse riche d’envie, de talents et d’idées. Les outils numériques sont partagés d’une manière universelle. Pendant l’intervention j’ai valorisé un territoire qui a beaucoup à apporter, dans un monde connecté et des jeunes conscients des enjeux de l’époque. La table ronde avait comme thématique le prochain programme méditerranéen « Saison méditerranéenne » et un lot d’interrogations : est ce qu’il y a une scène arabe ? Une seule identité ? Comment peut-on les qualifier ?. J’ai valorisé une diversification totale des identités et des scènes. Il ne faut pas nous mettre tous dans le même sac. Nos vécus et nos histoires dans le monde arabe sont tellement différents. Des personnes sont venues instinctivement me parler vers la fin de la discussion et ont exprimé leur joie de m’avoir écouté décloisonner cette pensée « mono-forme » sur le monde arabe. Cela leur a fait du bien d’avoir un témoignage d’expérience et de connaître ce qui se passe dans d’autres territoires. Cela a été favorablement accueilli.

Que pensez–vous de la scène visuelle et artistique actuelle en Tunisie ?
On a vraiment une nouvelle génération plus attentive et plus actuelle que la nôtre. A l’époque de l’« E- Fest », beaucoup de médiation a eu lieu afin de faire connaître les arts numériques et cet univers des outils, autrefois méconnu. Quand on fait des ateliers sur des outils numériques, de nos jours, beaucoup savent ce que c’est. Cela dit quand même que le domaine des nouvelles technologies et la jeunesse sont ultra à la page. Ce qui manque en revanche, ce sont des espaces où ils peuvent montrer leur travail, leur création et même où se former. Des espaces où ces jeunes peuvent échanger, s’exprimer, créer ensemble.

Dans le cadre d’un festival aussi réputé que celui d’Avignon, la metteuse en scène, Marwa Manai, participe à un projet prestigieux, titré « Transmission impossible », conçu par l’équipe de la 79e édition du festival et par la chorégraphe Mathilde Monnier. Il s’agit d’une « Villa créative », une villa d’incubation, avec restitution de projets, présentés ensuite publiquement. Une sorte de résidence artistique et immersive qui permet de vivre le festival comme un laboratoire d’expérimentation. Marwa Manai, également autrice et comédienne, nous livre son expérience…
L’été 2025 est le vôtre. Vous accumulez les expériences, dont « Transmission impossible », accomplie dans le cadre du festival d’Avignon. Pouvez–vous nous faire un retour sur cette expérience ?
Le projet « Transmission impossible » a été marqué par la participation de 32 artistes, issus du monde entier. Nous sommes issus de différents contextes, feed-back et formations diverses, avec de nombreuses pratiques et plusieurs disciplines : la chorégraphie, le théâtre, le stand up… Le programme était un peu chargé et intense. On a vu des pièces de théâtre et avons été accompagnés par des créateurs de renom. On devait aussi présenter une sortie de résidence : une performance, comme un petit projet réalisé en trois jours. C’était agréable, certes, intense, mais surtout complexe par rapport au contexte politique actuel. La thématique de la langue arabe, en 2025, oui, certes, mais qu’est-ce que cela signifie exactement ? Le choix artistique aussi de certaines pièces programmées, notamment celle de Marlène Monteiro Freitas, artiste « vedette ou complice » de l’édition, et sa pièce « NÔT », qui revisite le chef-d’œuvre des « 1001 nuits ». A quel point c’était un bon choix de l’avoir mis en scène ? A quel point elle fait écho à la région arabe, son histoire, son actualité dure ? Être apolitique dans le monde actuel, est-ce possible ? Qu’est-ce que cela signifie ? J’étais la seule Tunisienne, avec des Maghrébins, et autres… Cette année, il y a eu plus d’inclusion et de nationalités.
La restitution du résultat final s’est-elle faite en présentant un seul et unique projet commun ou sous un autre format ?
Nous avons été 32, divisés sur 4 groupes avec un mentor sur chaque groupe. Chacun essayait d’animer le programme, proposer des idées, rapprocher les artistes, modérait… Chaque groupe a fait son propre projet avec quelques collaborations effectuées, entre deux groupes. J’ai pu présenter ma propre idée et vision. Personnellement, j’ai été très préoccupée par la question des choix politiques du festival. J’ai fini par présenter mon propre travail, ma restitution finale. Une lecture-performance personnelle que j’ai écrite et qui fait un peu la chronique d’Avignon tout en valorisant la simultanéité temporelle : on s’amuse et on fait la fête à Avignon, en même temps qu’un génocide à Gaza est toujours en cours. J’ai questionné des faits, une chronologie, deux temporalités différentes, tout en prenant le temps d’étaler cette réflexion. Beaucoup d’artistes voulaient s’exprimer dans l’urgence, d’autres étaient dans l’aspect technique et logistique. Plusieurs ont fait des présentations de groupes et des performances.
Comment votre lecture-performance a-t-elle été reçue ?
Le texte est parsemé d’extraits de phrases qu’on a beaucoup entendus depuis le génocide à Gaza. Des phrases qui revenaient en espagnol, en français et en plusieurs langues. L’accueil était donc positif. Le texte était en anglais, principalement avec des parties lues en d’autres langues. La lecture s’adressait à un public non francophone, encore plus large et plus intéressé par cette question. Le texte ne caresse pourtant pas dans le sens du poil. L’audience était réceptive. J’ai eu comme mentor Bouchra Ouizguen. « Transmission impossible » est un projet qui se cherche encore et qui reste ambitieux. D’un point de vue pédagogique, certains points restent à revoir et à réfléchir. Pareil pour les méthodologies à adopter. Les mentors devraient encore revoir et réviser le projet.
D’une manière plus générale, comment avez–vous vécu cette édition ?
C’est ma 3e fois à Avignon. Je réalise et souligne à quel point ce festival a les moyens de tout faire, à quel point il peut être luxueux, truffé de privilèges. D’où mes questionnements : à qui il s’adresse ? Les artistes du Sud peuvent-il s’identifier ou se reconnaître dans toute cette effervescence ? A quel point c’est représentatif d’un autre monde, en particulier du Sud ? Comment les organisateurs ont établi la programmation orientée vers l’arabité cette année ? Sur quels critères ont–ils retenu ces spectacles ? Autant de questions dans un milieu qui reste, en grande partie, eurocentré.