
Lors de la 33e édition des Journées cinématographiques de Carthage, une nouvelle section «Semaine de la Critique» a brillé par la sélection de ses films signés par des réalisateurs en pleine ascension. Le débat a foisonné autour d’un nouveau cinéma éclectique et souvent méconnu du large public. Sahar El Echi, responsable et programmatrice de cette Semaine de la Critique, nous en dit plus.
Vous avez géré une nouvelle section lors de la 33e édition des Journées cinématographiques de Carthage, celle de la «Semaine de la Critique». Elle rappelle celle du festival de Cannes… Celles de festivals comme Venise, Berlin…
L’appellation fait écho à cette section internationale qui a toujours existé dans les plus grands festivals du monde. Cette année, dans le cadre des JCC, on s’est intéressé à ces films qu’on ne voit pas beaucoup dans la compétition officielle : ceux qui nous viennent de l’Amérique latine, de l’Europe de l’Est, quelques films européens aussi… Mais ce qui distingue cette section, c’est qu’elle soit davantage focalisée sur les 1ère et 2es œuvres longs métrages de fiction des auteurs. Cette section offre un espace à ces artistes émergents qui viennent d’intégrer l’industrie cinématographique. Elle existe désormais pour les soutenir.
Comment s’est faite cette sélection de films ?
Il y a eu un appel à films lancé depuis mai 2022. Plusieurs films ont été reçus via la plateforme. Tout un comité de sélection m’a accompagnée. La semaine de la Critique est une section indépendante avec un comité de sélection indépendant formé par des critiques de cinéma qui sont aussi à la Fipresci. On a vu tous les films soumis et on les a retenus via un système de sélection, sur des étapes et en se basant sur des critères. Les films sont de nationalités diverses : Ils nous viennent du Mexique, de Roumanie, du Chili, de Belgique / Sénégal, du Maroc, d’Italie et de France. Il ne s’agit pas d’une copie des sections qu’on voit dans les autres festivals. Il faut retenir qu’il s’agit d’une section qui rassemble tous les cinémas du monde, ceux des réalisateurs émergents du monde entier. C’est important pour notre festival qui est arabe et africain de leur donner un espace aussi utile. Rappelons que Tahar Cheriaa a toujours milité pour le cinéma du sud. C’est essentiel qu’ils soient aussi dans une compétition, avec un prix décerné à la fin. C’est impératif de confronter les cinémas du sud et du nord et de mettre en valeur des films avec leurs atmosphères particulières et leurs univers qu’on ne voit pas ailleurs. S’ouvrir sur un cinéma aussi distingué, c’est tout aussi important pour le public tunisien.
Peut-on revenir sur le jury de cette sélection ?
Le jury international se compose de critiques : Serge Toubiana est le président d’UNI France, ancien rédacteur en chef de «Cahiers de Cinéma», ancien directeur de la Cinémathèque. Il a un rapport très personnel à la Tunisie puisqu’il a grandi ici. Les JCC marquent son retour. Kamel Ramzi est écrivain et critique égyptien. Thiorno Ibrahima Dia du Sénégal est chercheur en arts, critique et journaliste. Chiara Spagnoli Gabardi, d’Italie, est critique de cinéma et journaliste. La section doit susciter l’intérêt des critiques tunisiens et journalistes, et celui des Tunisiens qui sont cinéphiles. Après chaque projection, un débat s’organise autour des films projetés. Cette dynamique reste primordiale. La présence du public était remarquable. Cette soif de découverte était omniprésente. Le maintien de cette section est une réussite avec des retombées qui l’attestent. Nous avons aussi invité Charles Tesson qui est critique de cinéma pour une journée autour de la critique cinématographique, organisée en partenariat avec l’IFT. C’était une master-class fructueuse.
Le public présent était conquis. Cette ouverture sur le monde, sur une autre esthétique, et l’entretien de cette dynamique de réflexion sont cruciaux. La section prône des causes humaines, universelles, politiques qui provoquent le débat. Ces films reflètent leurs cultures, mais s’adressent, en même temps, à tout le monde.

C’est dans le cadre d’ateliers pour enfants et adolescents organisés par l’association «l’Art Rue» qu’Andrew Graham, chorégraphe, a interrogé «l’impraticabilité de la ville». L’artiste avec son groupe de participants a présenté une étape de sa création «Lignes» dans «Dream City». Des enfants en fauteuils roulants, aidés par leurs mères sont au centre de cette création dansante. «Lignes» ou «Lines» raconte cette solidarité entre personnes désireuses de contourner les difficultés afin d’accéder plus facilement à la culture. Cette danse était une communion vécue entre toutes ces personnes mixtes. L’artiste nous en dit plus sur ce processus de création enclenché.
A Tunis, vous avez montré un aperçu bouleversant de «Lines». Une étape, annonciatrice d’une création qui se fera prochainement sur la durée…
Je suis arrivé en septembre 2021, invité par l’association «L’Art Rue» afin d’animer des ateliers sur deux semaines pour différents groupes d’enfants. On s’est ouvert à plusieurs personnes, dans différents quartiers, en nous adressant à différentes classes sociales et à des personnes souffrant de situations de handicap, à Tunis comme aux environs. Les enfants et les adolescents de la Médina font déjà partie du public avec qui «L’Art Rue» travaille. On a fait ces deux semaines de rencontres au théâtre el Hamra. La plupart des participants ont fait et feront partie du projet «Lines». Le public cible, en premier, c’était les enfants. On a surtout pensé à qui n’a pas accès à la culture et à aller chercher ces gens. De bouche à oreille, ils et elles se sont toutes et tous appelés et l’équipe s’est élargie. Il y a eu beaucoup d’enthousiasme autour de ce travail.
Qu’est-ce qui vous a le plus interpelé pendant ce processus ?
Il y a eu deux choses qui m’ont marqué dans le rapport parents / enfants : ces mamans qui traversent la ville avec leurs enfants en situation de handicap (ou pas) pour les emmener dans cet atelier. Elles insistaient et elles étaient déterminées à traverser toute cette ville impraticable au quotidien. Comme Mme Basma, professeur de langues, malvoyante, qui a eu un accident en venant à l’atelier. Elle tenait à assister à notre atelier, comme tout participant. Et il y a eu ces mamans aussi qui se mobilisaient entre elles pour porter leurs enfants sur scène : j’ai rarement vécu des moments aussi bouleversants. J’ai été danseur dans une compagnie, avec plein de chorégraphes connus. Une étape qui m’a permis déjà d’approcher une communauté d’artistes en situation de handicap auparavant. C’était devenu pour moi incontournable de me demander : qui se sent handicaper par la ville ? Qui est handicapé par la société ou qui est oublié par elle ? La culture devrait être accessible à tout le monde sans exception.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ces mamans ? Quel rôle ont-elles joué dans le projet ?
On aurait dit un match de football. (Rire) Elles encourageaient leurs enfants tout le temps. Mais à un moment, je leur ai demandé de sortir pour pouvoir travailler davantage l’autonomie avec les enfants. Elles étaient d’accord. Elles discutaient entre elles beaucoup, notamment concernant leurs enfants… c’est comme si elles s’étaient créé involontairement une cellule d’écoute. Un espace Safe. On a réfléchi, ensuite, à la façon de créer un espace sur la durée. Elles ont continué à se voir, juste pour se parler. A partir de ces rendez-vous, j’ai fini par les inviter à participer aux ateliers, ensuite, aux auditions et à les inclure. A la fin des deux semaines, on a pu passer des auditions à des enfants professionnels.
Comment avez-vous mené à bout ce processus de création ?
On n’a fait que de la recherche. On n’en était qu’au début. On est en phase de création. On ne l’a même pas commencée. La création commencera en janvier ou février 2023. On a tâté le terrain, découvert les matériaux. Cette phase de recherche reste très importante parce que c’est aussi comprendre les besoins de chacun et chacune et connaître le langage que tout le monde parle. C’est d’arriver à connaître les disciplines qui les intéressent ou qu’ils pratiquent déjà : la danse, le théâtre, le chant … Cette étape de «Lines» sert à repérer tout cela, afin de commencer à écrire avec eux et elles.
Votre projet est inclusif : on y voit des personnes migrantes, Queer, des personnes à capacités réduites, des femmes…
Je trouve que je suis privilégié de pouvoir travailler en mixité ainsi, parce que cela me permet de réfléchir, de me mettre à créer. Cela m’ouvre de nombreuses portes et des espaces de créativité. C’est beau comme processus. Je les ai toujours ramenés dans le vif de la créativité.
Pour la direction d’artistes, pouvez-vous nous en dire plus ?
Je me suis fait aider par les mamans. Cette étape première de «Lines» est un travail qui part des réalités et des besoins de chacun. C’est plus facile de travailler avec des enfants dans une situation de handicap : ils ou elles ont une temporalité et une réceptivité différentes. Travailler avec eux et elles, c’est créer un lieu qui soit adapté à leurs attentes. On a fait surtout beaucoup d’improvisations en inventant des choses, en réfléchissant.
«Lines» a été présentée au stade municipal de La Hafsia, en plein air. Pourquoi ce choix de lieu ?
C’est une étape de travail, une expérimentation. En vrai, être dans ce terrain de foot était davantage pour qu’on se donne l’expérience d’être face au public. C’est un moment de recherche. Ce terrain a nourri cette curiosité et a donné une direction à la création. Je voulais qu’on sache ce que c’est d’être visible à l’extérieur, d’être face à un large public, d’arriver à travailler dans un espace dehors. Ce terrain est un espace d’échanges, de rencontres en temps normal. Il s’agit d’une méditation qui s’adressait surtout aux gens du quartier : une curiosité s’est mise en place. Toute l’équipe allait s’emparer de ce terrain de foot qui n’est pas le nôtre, en réalité. Il n’y a eu aucune hostilité. Il y a eu plein de moments où les gens du quartier venaient nous voir danser et chanter. Ils étaient collés au grillage. C’est à travers ce lieu-là que tout le monde a pu se rencontrer. Cette accessibilité est bien plus importante pour moi que notre danse.

Dans «Métamorphose #2» d’Essia Jaïbi, le spectateur est comme happé dans un espace/temps parallèle. Immersive et saisissante, la performance théâtrale d’une quarantaine de minutes pousse à la réflexion grâce à la portée de sa thématique et est distinguée par sa mise en scène et son aspect technique. Enrichie par l’interprétation de Jalila Baccar, elle s’inscrit dans un théâtre contemporain, anti-conventionnel, propre à la metteuse en scène et dramaturge.
Crédit photo : L'art Rue et Bachir Tayachi
«Métamorphose» rime avec «Transformation», «Mutation» et surtout «Incarnation», comme c’est le cas dans «Métamorphose #2», votre dernière création en date, programmée dans le festival «Dream City 2022». D’où émane cet intérêt pour cette thématique en particulier ?
Le thème de la «Métamorphose» était présent dans ma tête depuis un bon moment. Il avait pris de l’ampleur pendant la pandémie du Covid-19. Un thème qui m’avait davantage hanté pendant cette période critique et je ne savais pas comment l’exprimer : je n’avais pas envie d’en faire un spectacle en entier ou d’écrire un texte. C’était flou ! Quand l’association «l’Art Rue» a proposé son format particulier du DPDW en 2021, et qui consistait à créer de petites performances digitales, ça a fait tilt ! J’avais cette envie de travailler le digital et je trouvais que le passage du vivant au digital était une «Métamorphose» et une transformation pour l’artiste. C’est ainsi que s’est présenté le cadre qui correspond à cette thématique. J’ai donc commencé à explorer : Au départ, j’avais exploré dans «Métamorphose #1» le mythe de Narcisse que j’ai transformé en incluant «Echo», le personnage féminin dans le but de ne pas axer uniquement ma création sur le personnage masculin de Narcisse. Sur cette base, j’ai retravaillé ou métamorphosé le mythe original. Depuis, quand on m’a reproposé de travailler sur ce même thème en octobre 2021, j’avais envie de l’explorer encore mais d’un angle plus proche de moi. Et la toute première métamorphose que j’ai connue dans ma vie était celle de ma mère Jalila Baccar, la comédienne. Elle n’a jamais cessé d’incarner différents rôles en passant d’une vieille dame à une journaliste, activiste ou à une Serial Killer. Quand j’étais petite, ce n’était pas clair pour moi : la différence entre le réel et la transformation n’était pas limpide pour l’enfant que j’étais. J’ai fini par comprendre, au fur à mesure du temps, le sens de toutes ces métamorphoses. Au fur à mesure que j’évoluais, je comprenais ce que c’est qu’une «Métamorphose» et saisissais son lien avec la réalité.
Concernant la forme et la genèse de la performance : «Métamorphose #2» —que beaucoup ont découvert en ligne— s’est, à son tour «métamorphosée». Pouvez-vous revenir sur sa conversion du virtuel au format actuel ?
D’habitude, on fait du théâtre, du live et on le filme pour que cela passe au digital. Ici, c’est le contraire qui s’est produit. Dans «Métamorphose #2» en digital, j’ai travaillé principalement afin de créer une image pour la caméra. Tout était axé sur la caméra et il y en avait trois : on travaillait sur la lumière, le regard et c’était très technique. La temporalité de la création a changé : on est passé de 20 min à 40 min en creusant beaucoup plus les thématiques qu’on avait survolées dans le DPDW. Esthétiquement, je suis revenue à la scène, ce qui offre des possibilités multiples en prenant en considération le regard du spectateur ou comment retrouver son regard en vrai. C’est un enjeu en soi ! L’aspect technique est toujours présent mais il s’est transformé pour garder l’essence de «Métamorphose #2» tout en s’adressant à quelqu’un du public qui est présent et qui regarde directement ce qui se passe. C’est une autre intensité qui s’en dégage !

«Métamorphose #2» se déroulera pendant toute la 8e édition de «Dream City» et jusqu’au 9 octobre 2022 à Dribet Dar Hussein, ce lieu de la médina, qui n’a rien d’une scène de théâtre. Est-ce un choix voulu ? Est-ce une manière pour vous de continuer à faire du théâtre dans ou en dehors d’une salle ou d’une scène classique mais en cassant avec le théâtre conventionnel ?
C’est les deux à la fois ! Même si on me donne une scène de théâtre, j’ai souvent la convention théâtrale scène/salle comme c’était le cas dans «Madame M» où je fais monter le public sur scène. Comme dans «Flagranti» aussi où une partie de la pièce se passe soit dans les gradins soit à partir de la rue en arrivant sur scène. J’aime beaucoup faire cela ! Dans le cas de «Métamorphose #2», vu qu’on est dans «Dream City» qui nous offre la possibilité d’explorer des lieux qui ne sont pas théâtraux, j’ai dû faire un choix entre trois lieux en optant pour Dribet Dar Hussein. Un lieu que j’ai beaucoup aimé par son cachet, par son côté vieux, esthétiquement, chargé de rugosité. Un lieu en contraste par rapport à la forme que j’ai fait prendre dans «Métamorphose #2», cette fois-ci : celle qui lie modernité et histoire. Une rencontre que j’aime beaucoup faire. Un lieu rempli d’histoire, un lieu où les vieilles pierres sont présentes et/où on vient installer quelque chose de très contemporain, qui ressemble à la performance actuelle. Ceci reste un challenge parce que quand on sort d’un théâtre, souvent on ne possède pas les conditions habituelles, mais cela offre d’autres larges possibilités pour explorer autrement le rapport scène/salle, public/acteur.
Le théâtre est le meilleur outil pour s’interroger lui-même. C’est un art qui est infiniment riche et qui permet de faire beaucoup de choses.
«Métamorphose #2» est aussi une écriture commune…
Ma mère a beaucoup plus d’expérience que moi en écriture et en dramaturgie. Ce qui était intéressant surtout, c’est la rencontre de nos visions différentes du théâtre. Elle a sa manière à elle d’écrire, j’ai la mienne. Je suis beaucoup plus décalée dans ma manière d’écrire. Elle, elle est beaucoup plus frontale. On n’écrivait pas réellement ensemble mais on se rencontrait pour en discuter, pour décider de ce qui reste, de ce qui s’enlève et pour trouver le commun dans tout cela. Un processus qui était très enrichissant et différent de ce que j’avais fait avant sur d’autres spectacles. «Métamorphose #2» est un dialogue et c’est écrit comme un dialogue.
Votre performance est un dialogue qui se déroule entre Jalila Baccar et vous. Dans quel but avez-vous opté pour cette construction ? Quelle est la portée de ce dialogue et son importance pour vous et pour le public ?
Tout l’intérêt était là ! Celui de confronter ma vision à la sienne, de mettre ce rapport mère/fille, comédienne/metteure en scène, deux femmes qui ne sont pas de la même génération, qui vivent dans un même pays sans avoir le même âge. Deux regards différents sur ce pays, cet art qu’on pratique toutes les deux, sur deux expériences de vie différentes. Chacune ne parlait pas ou ne racontait pas toute seule. Dans «Métamorphose #2», c’était «comment se rencontrer pour raconter à deux ?».
Peut-on dire que «Métamorphose #2» fait écho à la carrière de Jalila Baccar et aux personnages phares qu’elle a déjà interprétés ?
Pas uniquement. C’est vraiment une petite partie de ce qu’est «Métamorphose #2». Oui, on fait appel à ses personnages qui la hantent mais qui m’ont hanté moi aussi et qui reviennent souvent dans un geste, dans un mot, dans une posture. Souvent, c’est à peine perceptible dans une phrase, dans un terme… Mais ce n’est pas l’axe central dans la création. Ça l’était davantage dans la version digitale mais on avait envie d’aller plus loin : c’est toujours présent parce qu’on fait appel à ses propres métamorphoses mais cette fois-ci, elle vit également une nouvelle métamorphose puisqu’elle joue un nouveau rôle et c’est ce qui est intéressant.
Dans cette création, c’est du méta-théâtre pour nous : on fait du théâtre pour parler du théâtre lui-même, en traitant aussi de notre rapport à cet art.

Dans «Madame M», vous avez mis en scène Jalila Baccar dans le rôle de «Malika». Dans «Métamorphose #2», vous la mettez en scène aussi. C’est un travail de mise en scène effectuée sans doute différemment. Où réside cette différence ?
(Rire), c’est en effet très différent. «Madame M» est mon premier spectacle. Un travail effectué en groupe. Jalila Baccar n’était pas seule sur scène : il y a eu un long processus effectué avec les autres comédiens et comédiennes pour qu’on comprenne l’histoire et pour que Jalila trouve sa place : elle a suivi notre rythme en ayant un regard bienveillant sur nous et en acceptant que nous étions en train d’apprendre. Sa présence m’avait beaucoup aidée et encouragée et sur scène, c’était un personnage intégré parmi d’autres. Dans «Métamorphose #2», elle est seule sur scène et on est allé beaucoup plus profondément dans les sujets qu’on traite. Ici, dans cette création, c’est du méta-théâtre pour nous : on fait du théâtre pour parler du théâtre lui-même, en traitant aussi de notre rapport à cet art. Comme projet, c’est beaucoup plus personnel. On est allé chercher ailleurs et bien plus loin. Trois ans après, j’ai acquis plus d’expérience depuis «Madame M». Je suis plus confiante pour la diriger dans le cadre d’une performance où elle est seule sur scène. Rappelons que c’est la 2e fois que Jalila Baccar est seule sur scène. La première était dans «A la recherche de Aida» en 2000. Et là, oui, on est un tandem mais il ne faut pas oublier qu’il y a toute une équipe, derrière, mobilisée pour concrétiser ce travail : il s’agit de tout un travail collectif, l’énergie de tout un groupe nécessaire à la réalisation de «Métamorphose #2».
Que pouvez-vous nous dire, sans «Spoiler», sur l’aspect technique distingué de cette performance ?
Pour moi, la technique est très importante, de nos jours, pour faire du théâtre. Elle est très présente dans nos vies et je tiens à la mettre au service du théâtre que je fais parce que cela nous permet d’aller plus loin dans certaines choses et me permet d’être ancrée dans mon époque, dans mon temps et de m’adresser aussi au public que je veux large. Pour cela, il y a un grand travail de recherche, de fabrication, d’expérimentation, qui avance en amont de la direction d’acteurs et du travail de comédienne et de metteure en scène. Que ce soit par rapport à la lumière avec Bastien Lagier, à la musique avec Karim Htira, à la scénographie avec Mohamed Ouerghi et Bastien aussi, Hajer Chaouch, Feirouz Sendesni, Elyes Yahyaoui, Sourour Saidani, Boutheina Nabouli… On a exploré des choses qui étaient nouvelles pour nous mais qui nous permettent d’aller plus loin dans ce qui est une performance théâtrale aujourd’hui. Il y a toute une équipe et tout un travail qui se fait en parallèle au reste et, sans cela, ce que je ferais en tant que dramaturge serait peut être intéressant mais pas assez mis en valeur. Le théâtre est un tout, surtout dans cette performance, maintenue dans un lieu tel que «Dribet Dar Hussein», où il fallait recréer beaucoup de choses.
Le passage du vivant au digital était une «Métamorphose» et une transformation pour l’artiste.
«Métamorphose #2» est un échange aussi autour du théâtre. Peut-on dire qu’elle interroge votre existence en tant que metteure en scène de nos jours ?
(Rire) Je saurai peut-être répondre à cette question à la fin de «Dream City» ! J’interroge tout le temps mon rôle en tant que metteure en scène. Je voulais que cette interrogation s’intensifie quand je suis dans un rapport en duo avec ma mère, son expérience à elle, son talent. Ce questionnement est aussi un processus : on passe par des périodes de doute, de réflexions. On se demande souvent «Pourquoi on fait ce métier ? Quelle est notre place ou rôle au sein de cette société ?». Des questionnements toujours présents à chaque création, mais peut-être qu’ils prennent plus d’ampleur dans une œuvre comme celle-ci.
Dans vos précédents accomplissements, vous avez déjà interrogé le théâtre comme dans «On la refait !», ou «Klash!». Est-ce que dans «Métamorphose #2», cette interrogation s’inscrit toujours dans la continuité de votre travail ?
Cela s’inscrit ! Je suis d’accord. J’aime que le théâtre soit, à la fois, le sujet et l’outil parce rien n’est acquis dans le théâtre non plus. Ça rejoint cette idée de transformation des lieux et des conventions. A chaque fois, j’ai envie de parler du théâtre pour savoir où on en est et ce qu’on a envie d’en faire, nous en tant que nouvelle génération. «Comment on perçoit cet art ? Qu’est-ce qu’on garde et qu’est-ce qu’on a envie de renouveler ?». C’est un processus permanent et le théâtre est le meilleur outil pour s’interroger lui-même. C’est un art qui est infiniment riche et qui permet de faire beaucoup de choses.
Depuis mai 2022, «Flagranti», votre dernière pièce de théâtre en date, continue simultanément sa route et sa percée. Elle est également programmée dans le cadre de «Dream City»…
Je suis très contente de retrouver «Flagranti» aussi. (Rire) Une expérience totalement différente, et autre, à l’opposé de «Métamorphose #2». «Flagranti» est un projet, produit par «Mawjoudin We Exist» et coproduit par «L’Art rue». Il compte énormément pour moi et je pense qu’il fait son bout de chemin et pas sans difficultés. Il traite d’un tabou qui est encore très mal perçu de nos jours. Il est difficile d’en parler en Tunisie. Je considère qu’il est donc nécessaire d’en parler de nos jours, et quand le théâtre prend en charge ce genre de sujet, cela me permet de réfléchir différemment le sujet. C’est un spectacle qui raconte autre chose du pays, une autre facette et qui touche ici la majorité des gens qui viennent le voir. Vous pouvez venir le voir prochainement dans le cadre du festival « Jaou Tunis » (le 9 octobre 2022 à 19h00) à la salle le Rio, le seul espace qui nous a ouvert ses portes.

«Gadeha-une seconde vie» d’Anis Lassoued peut être vu comme une fable, hymne à la vie et à ses aléas. Le premier long-métrage du réalisateur évoque la préadolescence de «Gadeha», ce jeune enfant à la destinée exceptionnelle. «Gadeha-une seconde vie» est un film doux-amer, sorti dans les salles le 28 septembre 2022. Anis Lassoued, son réalisateur, nous en parle davantage.
Vous avez, à votre actif, de nombreux courts-métrages et réalisations. «Gadeha-Une seconde vie», votre dernière réalisation, est actuellement dans les salles. Le thème de l’enfance a souvent fait partie de votre univers et ce premier long-métrage l’atteste…
Afin de réaliser ce film, on a pu avoir la subvention en 2017. Chema ben Chaâbène et moi, on a commencé à développer. Un développement qui nous a pris deux ans de travail pour trouver l’argent, les partenaires du film, les sponsors, les fonds, etc. L’idée de «Gadeha», je l’ai entamée avec Chema ben Chaabene: l’écriture de ce film a été menée à deux. L’écriture, cette étape de base, mène ensuite à la mise en scène : on commence à écrire ses personnages, à les connaître… La coécriture, pour moi, a toujours donné ses fruits. C’est ma manière de travailler : c’est aussi cela «Développer son écriture». L’écriture ce n‘est qu’une étape, parmi d’autres, de la préparation d’un film : l’écriture, c’est la réalisation, la mise en scène, le montage. Ce travail accompli sur «Gadeha» vient après le succès national et international de «Sabbat el Aid», mon court-métrage qui a sillonné de nombreux pays, 200 festivals de cinéma et manifestations, et a bénéficié d’une distribution en France, en Tunisie, en Chine et est passé même en Inde. J’ai tourné une série de documentaires, toujours centrés autour de l’enfance. Chronologiquement, ce film s’inscrit dans la continuité de mes réalisations. «Gadeha» a subi de plein fouet les aléas de la pandémie du Covid-19, ce qui a aussi ralenti sa sortie.
«Gadeha-Une seconde vie» se déroule à Hammamet. Un film puissant par son aspect citadin, contrairement à tes précédentes réalisations qui se passent dans des régions rurales….
En effet, je passe au fil de mes réalisations de la nature sauvage au village, puis à l’urbanisation et à la vie citadine. Dans «Gadeha», j’ai choisi la grande ville de Hammamet avec ses composantes : ses touristes, ses institutions, sa police … en optant pour deux dialectes tunisiens, je miroite deux classes sociales présentes et visibles dans le film. Le film tourne autour d’un noyau familial déchiqueté des suites du déménagement d’une famille pauvre, issue d’une région rurale et de son adaptation, pas du tout évidente, dans une ville côtière.
Peut-on dire que «Gadeha-Une seconde vie» traite d’une lutte des classes sociales ?
Ce même noyau familial fragilisé subit la fuite de la figure paternelle, raconte l’abandon d’une mère et de ses enfants… «Gadeha» est la greffe d’une société sur l’autre. C’est la métaphore du film que j’ai concrétisé avec l’histoire de la greffe du rein et qui a permis aux destins des deux familles, l’une pauvre et l’autre riche dans le film, de s’entrechoquer. Deux familles qui ont opté pour des arrangements moraux afin d’aboutir à un vivre-ensemble.

Votre film traite de thématiques assez lourdes. Est-il pour tout public ou destiné davantage à un public jeunes/enfants ?
Je fais un film sur l’enfance et pour l’enfance. Je dépends de cette thématique. Le film est vécu à travers des yeux juvéniles. Ma cible, c’était les jeunes et les enfants de l’âge de «Gadeha». L’enfant qui vit toujours en décalage par rapport à l’adulte : tout ce qui paraît normal pour un adulte est vécu en catastrophe par l’enfant et l’adolescent. Notre vécu, en étant enfant, peut nous marquer à vie, changer notre perception de la ville et impacter notre relationnel. Certains comportements peuvent être fatals. «Gadeha» est une balade visuelle vécue à travers les yeux de cet enfant, héros du film, interprété par Yassine Tormsi. Questionnements, interrogations du petit n’ont cessé de surgir. On a opté, Chema ben Chaâbene et moi, pour une écriture qui n’est pas classique et qui consiste à regarder à travers les yeux de «Gadeha» : si le personnage ne sait pas, le public ne pourra rien savoir. C’est l’instantanéité du moment et du vécu qui est mise en valeur et qui fait la construction du film. On permet au spectateur de vivre cette expérience comme il a envie de la vivre : on se dégage de «Gadeha» ou on se laisse glisser dans la peau de «Gadeha». La caméra devient collée à l’enfant, jusqu’à la fin du film. On ne fait rien de la mère, de la sœur, du père évoqué… J’ai laissé à chacun la liberté de comprendre les personnages du film et la libre interprétation de comprendre les événements aussi. Le spectateur construit son histoire, le cheminement.
Pour le choix des acteurs, la plupart sont méconnus. Etait-ce voulu ?
Ce sont des enfants. Et c’est très difficile de trouver des enfants comédiens en Tunisie. J’ai pu les repérer des suites d’un casting sauvage : j’ai passé une année à chercher «Gadeha» et l’interprète de Oussema, des deux motards, de la petite fille… jusqu’à avoir trouvé Yassine Tormsi. J’ai fait des interviews filmées aux enfants retenus : il y a cette sensibilité que l’enfant dégage, sa présence, comment il parle de sa vie… Il faut en savoir plus sur l’enfant pendant le casting. J’ai contacté de nombreuses écoles pour trouver Ahmed Zakaria Chiboub, le 2e enfant acteur. «J’ai casté» une cinquantaine d’enfants pour dénicher les motards. Pareil pour la petite fille que j’ai vue par hasard, dans la rue avec son père. «Borkana» est interprétée par une dame que j’ai rencontrée à Bizerte «Dorsaf Ouertatani» qui n’a jamais joué auparavant. Elle a fait écho au rôle avec sa présence, son apparence et son fort caractère. Trois mois avant le tournage, on a fait un atelier de théâtre. Et avec l’aide de Fatma Felhi, on a «coaché» les enfants acteurs aussi et leurs doubles, parce qu’il faut toujours avoir un double sur des tournages pareils. Encore plus important, le dialecte et le langage prononcé par ces enfants : les dialogues ont émané et ont été extraits de la bouche des enfants au fil de l’écriture. C’est ainsi qu’on a construit cette fiction mélangée à la réalité.

Le film nous a permis de revoir des acteurs connus comme Jamel Laroui ou Anissa Lotfi. Comment s’est fait le contact avec eux ?
En effet, j’ai pris contact avec Jamel Laroui qui n’a pas joué depuis plus de 14 ans. J’avais besoin de lui pour le rôle d’un bel homme, qui a de la présence, père d’un enfant, marié… Il a été très heureux d’incarner le rôle. Anissa Lotfi a un âge et crédible : son regard malicieux est unique. Elle épousait le rôle.
Le tir-à-l’arc est un sport qui a fait partie intégrante du film. Comment s’est déroulée cette initiation et quel est son sens ?
On a fait deux mois d’entraînement de tir-à-l’arc pour tous les enfants. C’était aussi une occasion de les divertir et de les «coacher» avec l’entraîneur de l’équipe nationale. Cela faisait partie des préparatifs du tournage. Autant de préparatifs qu’on devait accomplir en ayant la confiance des parents et avec leur assistance. Quand j’ai des enfants sur le tournage, j’organise un déjeuner, chez moi, à Nabeul, en présence de ma famille et des familles de mes enfants-acteurs : ça rassure ces derniers quand ils connaissent mes parents, ma famille à moi, mon environnement. Cela nous rapproche ! Huit semaines avec cinq enfants sur le tournage ont nécessité un très grand effort et un travail double. Il faut entretenir cette patience en groupe : celle de l’équipe technique, des enfants, des parents, de tout le monde sur le plateau. On ne peut être que reconnaissants du travail de toute l’équipe technique du film.
Le film allait s’appelait «L’arc», un objet central dans le film…
«L’arc» est la métaphore par excellence du film : cet instrument nous a inspirés. Le rôle des parents c’est de tirer les enfants le plus possible vers le futur. Les arcs sont cassés dans le film et les enfants tournent les arcs contre les parents. Un geste qui rime avec «Mauvaises décisions» et «mauvais choix des parents.». L’arc est lié à la cible et l’enfant évolue vers la fin. Une fin qui tend vers l’évolution. Je tiens à préciser que je ne condamne personne dans ce film et que la dignité de chacun et chacune des personnages est valorisée. C’est un film sur l’amour, le partage, la colère, l’amitié. On fera en sorte de le projeter aux adolescents, aux enfants, en présence des parents et du corps enseignants des institutions éducatives. Mon objectif est de le passer dans 100 collèges et que des adolescents collégiens puissent le voir au maximum.

«Nmout Alik» est le dernier spectacle de Lamine Nahdi, adapté et mis en scène par Moncef Dhouib. Une comédie noire sur scène présentée face à un public large : à travers ce spectacle théâtral, le duo tourne en dérision une Tunisie profondément affectée par les difficultés socio-économiques et politiques post-révolutionnaires. Truffée d’humour noir, «Nmout Alik» entame actuellement une tournée hors Tunis.
«Nmout Alik», votre dernier spectacle en date, adapté et mis en scène par Moncef Dhouib, est en route pour Sfax, pour sa première représentation en dehors de Tunis…
En effet, nous entamons les représentations en dehors de la capitale. Après les premières représentations à Tunis, nous partons à la conquête du public ailleurs, dans des conditions sanitaires difficiles liées à la propagation du covid-19. Les spectateurs seront présents et tiennent à soutenir le spectacle. Par «public», je veux dire le grand public dans son sens le plus large dont la réaction a été formidable. Les spectateurs sont de tout âge. Même notre élite nationale, qui se fait discrète ces derniers temps, est venue voir le spectacle. Des noms célèbres ont répondu présents et cela ne peut que nous ravir. Des personnalités du théâtre qui donnent leurs avis, qui en discutent, qui échangent autour du travail, c’est important ! Cet intérêt fait réellement plaisir. Espérons que le spectacle pourra tourner convenablement en pleine 5e vague.
Comment se sont passées ces retrouvailles avec Moncef Dhouib ?
Moncef Dhouib et moi, nous nous connaissons très bien depuis les années 70. Il y a une très forte alchimie au travail entre nous. On se comprend, on est compatibles. C’est une relation qui ne date pas d’hier. On sait où on va. «Nmout Alik» nous a pris deux ans de travail, tout de même. Sa première était attendue à Carthage l’année dernière avant l’annulation de l’édition à cause de la pandémie. On l’a finalement présentée au Théâtre municipal. D’une durée d’1h40, le public voulait en voir quand même davantage. Le public l’a vue de bout en bout et en voulait même beaucoup plus.
«Nmout Alik» est une adaptation du «Le suicidé», une œuvre littéraire russe de Nikolai Erdman. Pourquoi ce choix précisément ?
Moncef Dhouib est plus apte à répondre à cette question. Son style d’écriture est très présent dans ce travail : les réactions, les opinions, les tournures… Depuis «El Makki we Zakkia», «El Karrita», on a travaillé même ensemble au cinéma et sur plusieurs autres projets. L’écriture de «Nmout Alik» m’a été proposée, il m’avait mis dans le bain, dans le contexte : le texte m’a séduit immédiatement par la construction des personnages, les rebondissements. Dans le théâtre, quand le travail est élaboré étroitement entre comédien et metteur en scène, le résultat final est sans doute impactant et de qualité. Moncef Dhouib a son empreinte et il est très ouvert à l’échange.
La Tunisie actuelle est une inépuisable source d’inspiration. Elle peut être source de comédie humaine, noire, et forcément drôle. Qu’en pensez-vous ?
Pas uniquement la Tunisie, mais le monde entier. L’art comique est parti avec les légendes d’antan. Le grand problème du théâtre de nos jours se trouve au niveau de l’écriture. L’écriture est la base, et pour réussir une bonne comédie, il faut une écriture de qualité. Notre théâtre tunisien regorge de talents, âgés, et appartenant à la nouvelle génération, hommes ou femmes talentueux. On ne manque de rien pour faire du bon théâtre : les techniciens, les anciens du secteur… mais l’écriture de qualité au théâtre manque à l’appel. Il faut un bon texte surtout pour aboutir à une bonne comédie. Ce n’est pas la matière qui manque. Il y a toujours beaucoup à traiter. Tisser du comique, c’est un don. Celui qui en fait doit être intégré dans sa société, dans son milieu, et doit être connaisseur, curieux. Un bon acteur est celui qui sait s’imposer et conquérir son public. Il faut s’imprégner, se cultiver : les sources de connaissances sont de nos jours inépuisables.
La comédie, selon vous, touche-t-elle plus que la tragédie ?
Absolument. Surtout l’humour noir, grinçant et la comédie noire. «Apprendre en jouant, en s’amusant, en plaisantant», c’est nécessaire. Passer du comique au tragique est tout aussi important, et il faut savoir bien le faire.
«Nmout Alik» est donc une comédie noire ?
Clairement. Même très noire. Les spectateurs étaient tiraillés entre le comique et le tragique, ils étaient sur leurs gardes, au début, et étaient à la recherche de rebondissements. Je pense qu’ils ont été servis. Leur retour était extraordinaire. Il s’agit, en plus, d’un public averti. L’accueil était à la hauteur. Une tournée nationale et internationale promet de se poursuivre jusqu’à fin avril. Canada, Paris, Belgique et festivals nationaux et internationaux sont au programme.

Une rédaction qui en rappelle une autre : la nôtre au sein du journal tunisien La Presse. Réunions, coups de fil, mises au point avec les journalistes font le quotidien rythmé de La Marseillaise. Et puisque une immersion doit être vécue jusqu’au bout, nous nous sommes entretenus avec le président et directeur éditorial, Léo Purguette, qui nous en dit plus sur l’archivage, le mode de fonctionnement actuel du journal et de son histoire.
La parution de La Marseillaise c’est plus de 70 ans d’histoire. Ses journalistes sont au quotidien témoins de leur époque. Pouvez-vous revenir sur cette genèse exceptionnelle du journal ?
Oui et même presque 80 ans, puisque nous les aurons l’année prochaine ! La Marseillaise a été fondée dans la clandestinité pour résister à l’occupant nazi et à ses complices de Vichy. Le premier numéro, daté du 1er décembre 1943, a été tiré en secret à Aix-en-Provence dans l’imprimerie «Tournel», puis diffusé sous le manteau. Au total, une douzaine de numéros clandestins ont été publiés avant que les Résistants, qui ont fondé notre journal, ne s’emparent du siège du journal collaborationniste Le Petit Marseillais que nous occupons toujours aujourd’hui. Le premier numéro légal de La Marseillaise est daté du 24 août 1944, il est sorti pendant les combats pour la libération de Marseille.
L’immense tableau accroché dans votre rédaction est un clin d’œil historique. Quelle est son histoire ?
C’est une œuvre du peintre marseillais Pierre Ambrogiani (1907-1985), spécialement réalisée pour être offerte à notre journal. Elle représente l’imprimerie de La Marseillaise et ses ouvriers du livre en plein travail.
La Marseillaise a traversé des épreuves et fait face aux aléas de son époque. Etes-vous parvenu à contourner ces difficultés ?
Nous les avons toujours surmontées, parfois au prix de grands sacrifices. Lors de nos dernières difficultés, nous avons réussi à éviter les licenciements avec le soutien renouvelé de nos lecteurs. Mais notre liberté fait aussi notre fragilité. La bataille pour que La Marseillaise continue d’exister est quotidienne.
Tout un mur dans votre rédaction affiche de nombreuses lettres de soutien reçues de la part de vos lecteurs. Qu’avez-vous à leur dire ?
Je voudrais leur dire merci. Sans eux, nous ne sommes rien. La mobilisation de l’association des Amis de La Marseillaise à nos côtés est exemplaire, elle fait notre fierté.
De nos jours, on évoque souvent la «survie de la presse écrite» face aux progrès technologiques. Dans certains pays, ce rapport à la presse papier est en train de disparaître. La digitalisation de La Marseillaise est-elle envisageable ? Quel est le futur de sa version initiale ?
Nous avons investi pour un nouveau site et une liseuse numérique qui nous a permis de réaliser de nouveaux abonnements 100% numériques. Nous croyons au «bimédia», à la complémentarité du web et du papier.
L’équipe de rédaction actuelle de La Marseillaise est relativement jeune. Les rédactions précédentes sont-elles dans la transmission d’un certain savoir?
Nous avons, en effet, eu un renouvellement générationnel très important. Néanmoins, nous tentons de demeurer fidèles à l’esprit de la Résistance et à ceux qui nous ont précédés. Je pense aussi aux grands journalistes qui ont marqué notre histoire, à l’image de Jean-Claude Izzo, devenu écrivain à succès, ou de Pape Diouf, devenu président de l’OM.
Quelle place accordez-vous à l’archivage historique et à la documentation ?
Une place importante, nous avons conservé nos archives depuis le début et même des archives du Petit Marseillais. J’ai, par exemple, retrouvé un de ses suppléments féminins intitulé Eve et daté de 1922, vieux d’un siècle !
*Cet entretien a été réalisé dans le cadre d’une formation en journalisme organisée par «Médias & Démocratie»

Les initiatives prises par l’Institut Français de Tunisie entretiennent la francophonie et consolident l’enseignement de la langue française sur tout le territoire tunisien mais également à l’étranger. Le directeur de l’IFT, Hubert Tardy-Joubert, revient sur les accomplissements, partage une vision globale future en soulignant les enjeux majeurs cruciaux pour l’institution. Entretien.
L’Institut Français de Tunisie vit au rythme de nombreux événements. Votre participation remarquée au festival «Etonnants voyageurs» à Saint-Malo compte parmi les derniers en date…
C’est un festival international de littérature qui part du principe que la langue française est une « langue Monde», qui ne concerne pas uniquement des auteurs français mais également de nombreux autres venus des quatre coins du monde. «Etonnants voyageurs» existe depuis longtemps. On a noué des liens avec l’équipe du festival à l’occasion du «Congrès mondial des écrivains français » qui s’est tenu en septembre dernier à Tunis. Dans le cadre de ce congrès, on avait pensé à une participation des écrivains tunisiens à Saint-Malo, avec des éditeurs, écrivains, cinéastes qui a finalement vu le jour. Là-bas, les écrivains tunisiens ont rencontré le public, participé aux activités du festival, discuté avec d’autres écrivains venus d’autres horizons, présenté leurs projets et leurs visions de la Tunisie pendant quelques jours. Ces mêmes participants-écrivains appartiennent à plusieurs générations : ils défendent différentes problématiques, ont différents points communs, mais ensemble, ils traitent de la Tunisie contemporaine. Tout le monde peut ainsi voir à quel point la littérature francophone peut raconter la société tunisienne. Il y avait quelques maisons d’éditions tunisiennes qui ont pu présenter leurs ouvrages et obtenir de potentiels partenariats entre maisons d’éditions tunisiennes et francophones. La diffusion des auteurs tunisiens au-delà de la Tunisie reste essentielle.

«Le français : langue Monde» : les évènements littéraires font partie intégrante de votre programmation et sont de plus en plus visibles en ligne ou en présentiel. Est-ce une manière d’entretenir la francophonie ?
La Langue française se joue dans les classes. C’est, certes, une langue d’enseignement en Tunisie, mais l’entretenir en dehors des salles des classes est tout aussi important : les conversations quotidiennes, le fait de lire, d’entretenir ce rapport à la culture francophone dans sa diversité est crucial. Nous accueillons des écrivains francophones, français et venus d’autres horizons ici à l’Institut Français de Tunisie pour qu’ils puissent parler de leurs livres, rencontrer leur public et pour qu’ils organisent des tournées ailleurs qu’à Tunis, dans les régions, en bénéficiant de cette diversité du public et des lieux pour présenter leurs ouvrages. «Le prix Goncourt : choix de la Tunisie» s’est tenu il y a quelques mois avec 400 lycéens de différents lycées tunisiens. C’était extraordinaire de voir ces lycéens défendre leurs livres préférés devant un jury. Il y a aussi «Le concours de l’éloquence», organisé en collaboration avec l’Atpf (Association tunisienne des Professeurs de français). On propose un sujet à des lycéens et collégiens tunisiens à traiter et à présenter ensuite, face à un jury. On désigne au final un lauréat. Le concours des médiathèques est en cours aussi. A Kairouan, une action autour de la lecture a été menée avec succès et qui consiste à inciter la jeunesse de Kairouan à la lecture et à l’emprunt et aux échanges de livres. L’action s’appelle «Mon été en livre à Kairouan». C’est une manière de dynamiser la pratique de la langue française.
«La nuit des Idées » est désormais un événement annuel prisé. Quelle importance revêt son maintien ?
L’IFT travaille toujours en partenariat et « La nuit des idées » permet d’agir en réseau à l’échelle du territoire tunisien : à Sousse, Sfax, Bizerte, Kairouan, Gafsa, Djerba. Des programmes autour du thème « Reconstruire ensemble » ont été proposés et à Tunis, on a travaillé en réseau avec différents partenaires. On a commencé à la Médina en valorisant le patrimoine, l’histoire, en passant ensuite dans des lieux d’art à Tunis, en évoquant l’architecture et diverses thématiques… On essaie de susciter un dynamisme culturel et de travailler surtout de manière collective.
Depuis votre prise de poste, votre vision future de l’Institut Français de Tunisie s’inscrit-elle dans une continuité ?
Il y a des initiatives qui restent forcément dans l’ordre de la continuité. La coopération s’inscrit sur la durée. Il y a celles portées précédemment et récemment et qui méritent d’être poursuivies. Notre vision première est de travailler avec et pour la jeunesse tunisienne. C’est notre public cible et notre priorité. De travailler avec cette jeunesse dans tout le territoire et non pas seulement à Tunis. On est dans pas moins de 16 endroits du pays. Nous tenons à toucher la jeunesse des régions et de l’intérieur en inscrivant cette culture francophone et en la consolidant à travers l’élaboration de plusieurs initiatives mais aussi à travers des tournées. En 2023, la décentralisation prendra davantage effet sous un format innovant.
L’institut Français de Tunisie est présent à Sousse et à Sfax également. Est-ce qu’il s’agit d’une dynamique de travail autre ?
Elle s’inscrit dans un cadre général : celui de la coopération culturelle. En fonction de la singularité du public sur place, ils peuvent monter des actions régulières. Des projets sont en cours de concrétisation : l’année prochaine aura lieu l’inauguration du nouvel Institut Français à Sousse. Beaucoup plus spacieux avec un centre de langue, une salle de cinéma, un espace Campus France, une grande médiathèque… Un espace qui permettra de réagir d’une manière beaucoup plus impactante à l’échelle locale.
Quel rôle joue l’Institut Français de Tunisie dans la consolidation de l’enseignement de la langue française dans le pays ?
Il y a plusieurs modes d’action : il y a les activités du centre de langues de l’Institut Français qui donnent des cours de langues avec des certifications adressées à un public scolaire, de jeunes adultes et à des professionnels des entreprises, désireux de renforcer les compétences en langue française des salariés. Les réseaux des écoles à programme français en Tunisie : le réseau «Tunisie pilote» compte plus de 17.000 élèves tunisiens scolarisés dans ces écoles réparties dans tout le territoire tunisien. Une coopération / dialogue diplomatique avec le ministère tunisien de l’Education est en cours de développement : il aura pour objectif de consolider l’enseignement de la langue française.
Le 18e sommet de la Francophonie à Djerba est attendu pour les 19 et 20 novembre 2022. Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre apport à cet événement ?
C’est un sommet organisé par les autorités tunisiennes. On est susceptible de répondre à certaines demandes des autorités, de contribuer à renforcer notre participation au pavillon français à Djerba et de faire des propositions dans le cadre de la programmation. On y travaille de notre côté, et c’est en cours de finalisation. Dès septembre, on s’inscrira dans une dynamique de communication autour du «sommet». La thématique du sommet a trait au numérique et à son lien à l’éducation, il y aura une programmation tournée sur ce volet. Les outils numériques et digitaux qui visent à renforcer l’enseignement de la langue française seront mis en avant. Nous mettrons aussi en valeur la poésie francophone sans oublier l’élaboration d’une programmation musicale et la participation d’auteurs et écrivains.
Qu’avez-vous de prévu pour la rentrée de 2022 ?
L’un des événements majeurs qui verra le jour dans le cadre de la programmation de la rentrée c’est l’organisation d’une biennale internationale de photographie «Jaou Photo», organisée avec la fondation Kamel Lazaar, et qui aura pour thème «Le corps dans tous ses états». C’est un événement qu’on construit de manière partenariale avec de grands noms internationaux de la photographie et de l’art contemporain. Il y aura des commissaires de renom. Des expositions dans l’espace public seront organisées afin d’atteindre le grand public. L’enjeu c’est de pouvoir mettre en relation les photographes tunisiens avec la scène internationale en faisant ainsi en sorte que les professionnels tunisiens rencontrent leurs confrères à l’étranger : symposiums, débats, expositions, vernissages sont attendus. Nous essaierons de faire de Tunis une «capitale de l’Image».
Le 29 juin 2022 est une date consacrée à un autre axe tout aussi majeur pour l’Institut Français, autour du renforcement de la société civile…
Il s’agit de l’événement «Initiatives : partenariats et programmes européens avec la société civile», qui se tient à l’occasion de la clôture de la Présidence française du Conseil de l’Union Européenne, organisé à l’IFT de 15h00 à 22h00. On rassemblera des partenaires européens et des organisations de la société tunisienne, toujours afin d’appuyer le tissu associatif et l’engagement de la société civile. L’événement est ouvert au public.

« Prestige », accessible au B7L9 jusqu’au 17 juillet 2022 est une exposition vécue comme une déambulation dans les us et coutumes festifs des mariages tunisiens. Créer en fusionnant humour, couleurs, savoir et fantaisie, Dora Dalila Cheffi parvient à retenir l’attention de son public. L’artiste se confie sur ce qu’elle considère comme son « mariage » attendu.
«Prestige» est votre toute première exposition d’envergure maintenue au B7L9 à Bhar Lazreg. Une exposition qui vous tient particulièrement à cœur…
J’ai fait deux expositions solo auparavant, mais c’était des projets indépendants, minimes. Une autre exposition collective à Paris a eu lieu, sous la pandémie. Je suis également passée par la galerie Selma Feriani, une galerie danoise, et même à « Gabès Cinéma Fen », dans sa 4e édition récemment, dans la section K.OFF. Je suis impatiente de mener à bout cette exposition, ce travail. Je suis curieuse de montrer mon travail en Tunisie pendant toute cette période, mais également de le présenter en Finlande. Après l’université, je suis rentrée en Tunisie. Je me demandais comment être visible en Finlande, en étant ici. Mes deux identités devaient être visibles dans mon travail. C’est important pour moi. Je reste très curieuse à l’idée de voir comment va être reçu mon travail en Finlande éventuellement.
«Prestige» est une exposition tournée essentiellement vers la thématique du mariage. D’où viennent cette fascination et cet intérêt ?
Quand j’étais plus jeune, je venais chaque été à Sfax chez la famille de mon père et à chaque fois, j’assistais à un mariage. En Finlande, c’est un tout autre rythme de vie. J’étais fascinée par l’ambiance, l’atmosphère, les us et coutumes. L’aspect carnavalesque et kitch m’impressionnait. Les mariages et celles et ceux qui prennent part à cette fête sont mis sur leur trente et un à leur manière. Ils se ressemblent, sont habillés presque de la même manière, ont presque la même attitude. Leur frénésie identique m’attirait. Esthétiquement et à mes yeux, c’était attrayant.
Mais votre rapport au mariage tunisien n’est pas juste esthétique…
Evidemment. Il y a certes l’aspect esthétique, mais aussi le social. Il y a des degrés. Personnellement, j’ai commencé à découvrir cet univers quand je suis arrivée ici. A chaque fois, ce sont des questions qui se posaient, des tableaux qui s’ancraient dans ma tête. Des mots qui me sont lancés : «Quand est-ce que tu vas te marier ?» Et tout le jargon et les souhaits qui vont avec le mariage typique tunisien, son déroulement. J’ai donc décidé d’offrir à mes proches un mariage : cette exposition, ce vernissage.
L’exposition «Prestige» est vécue comme une immersion, un éventail de rencontres, illustrés avec de la céramique, de la sculpture, de la peinture et de l’art visuel…
J’ai effectué une performance avec «Rafram» pendant le vernissage. On m’a donné carte blanche au B7L9. Les tableaux qu’on voit dans l’exposition sont le fruit de repérages, de moments, de souvenirs, d’une longue période d’observation, de réflexion, avec un clin d’œil à la culture juive et qui rappelle «Rafram». Rafram est un artiste. Il performe et il est passionné de cuisine. Il est chef culinaire spécialiste et, depuis son retour en Tunisie, il se focalise sur cette spécialité. Je l’ai approché : il m’a parlé des traditions juives en Tunisie et je l’ai fait participer à ce travail.
Le clin d’œil à la mixité des cultures est-il prémédité ?
Je suis mixte. J’ai deux cultures : la tunisienne et la finlandaise. Quand j’ai pris conscience des traditions en Tunisie et des habitudes typiques dans notre pays, je me suis rendue compte que les gens ne faisaient que s’imiter. Il ne s’agit pas d’esprit religieux forcément. L’habit traditionnel ici n’est pas forcément islamique. C’est le résultat de plusieurs millénaires de mixités culturelles venues du monde entier et qui ont nourri notre pays. La Tunisie était un carrefour civilisationnel et nous l’avons hérité au fil des siècles dans nos traditions. Ma mixité deviendra normale après des années et des siècles. Je me suis réconciliée avec mes deux identités. Mon mariage, c’est mon exposition.
Les œuvres-vidéo interpellent…
La première est faite sur le toit de la station d’art avec Amenallah Atrous. Tout est personnel et émane de mon entourage, de mes proches. Tout ce qu’on voit dans «Prestige», y compris le culinaire, le show, la danse qui mixe féminité et masculinité, est tiré de mon vécu. J’évoque ma perspective. Ma perception des choses. La joie que je vois, l’ambiance, le traditionnel, le conservatisme, le mariage libre : Tout m’inspire. J’avais des idées reçues avant de plonger autant dans ce savoir relatif au mariage tunisien. C’est un univers présenté ici avec une touche de sarcasme et de sérieux ! Vous êtes invités à mon mariage qui s’étend jusqu’au 17 juillet 2022 au B7L9.

Aziz Jebali est Talel dans «Baraa» de Sami Fehri, «Borghol» pour la 2e année consécutive dans «Ken Yamakanech» de Abdelhamid Bouchnak et continue de cartonner dans «Terre 2.0» sur scène. L’artiste revient sur son actualité récente prolifique au cinéma, à la télévision et au théâtre. Rencontre.
Crédit Photos : Beyram ben M'Rad
«Terre 2.0» a été présentée quelques années et a revu le jour dans sa nouvelle formule pendant Ramadan. Quelle est sa genèse ?
C’est un projet qui a été conçu à «El Teatro» dans le cadre d’un mini-festival qui se tenait à l’époque, dédié aux «avant-premières». Environ trois représentations ont été faites, suivies de quelques cycles à une époque où je n’avais pas encore de public, que je ne faisais que du théâtre, sans micro, dans de petites salles… Je m’étais dit qu’il faut la retravailler et la ressortir, juste avant le début de la pandémie qui a évidemment beaucoup retardé le travail. Il s’agit d’une modification de la pièce effectuée parallèlement à mon évolution personnelle en tant qu’artiste. Dans «Terre 2.0», j’ai fini par ajouter de nouveaux personnages, de nouveaux effets, comme les projections, en réécrivant quelques parties, y compris la fin… Le spectacle a, en effet, beaucoup changé depuis sa création jusqu’à maintenant.
Peut-on dire que c’était le moment pour vous de vous lancer dans le «One Man Show» ?
«Terre 2.0» reste un monodrame. J’avais deux choix : opter pour le renouveau total en étant satisfait, ou le présenter à un large public qui ne le connaît pas et d’éviter ainsi de le laisser aux oubliettes. J’ai préféré davantage le développer pour que le public le découvre et éviter de passer à un autre projet. «Terre 2.0» est atemporel, universel qui n’a rien à voir avec l’actualité. Un spectacle que je pourrais faire en plusieurs versions et le présenter partout. Le présenter en supprimant, ou en ajoutant de nouveaux personnages et d’autres axes.

Mais le spectacle reste fondamentalement tunisien…
Il est 100% tunisien en se basant sur la composition des personnages. On y évoque même «une tunisification» en cours. Les personnages sont représentatifs des Tunisiens. J’aimerais créer une parité entre ces mêmes personnages et à travers laquelle des transformations se feront. Mais c’est clair que, pour le moment, tout reste fondamentalement tunisien. Les personnages sont issus de mon enfance, ils sont inspirants. J’ai commencé par deux personnages en plein casting et ils se sont depuis multipliés.
L’affiche du spectacle est très parlante…
Elle a été conçue par Farah Henchir, une amie graphiste qui vit au Portugal. Il s’agit d’une nouvelle affiche et elle est, en effet, parlante. Farah, en se basant sur le synopsis, a fait le nécessaire. J’en suis satisfait.
De la scène à la télé. Cette année, on vous a découvert dans le rôle de Talel avec «Baraa» de Sami Fehri et vous avez rempilé pour la 2e saison de «Ken ya Makanech» de Abdelhamid Bouchnak…
Pour «Baraa», je devais jouer un autre rôle que Talel. Je devais faire Karim, le rôle interprété par Amine Ben Salah. Le premier jour du tournage, on m’a proposé celui de Talel. Je ne tenais pas à ce que les deux tournages se chevauchent. Heureusement que ça n’a pas été le cas, d’autant plus que les deux personnages sont totalement différents. Le rôle de Talel paraît ne pas avoir une marge de jeu importante mais l’interpréter était tout de même difficile : Talel est passif, il exécute, il ne parle pas beaucoup, il ne passe pas à l’action, il n’est pas attachant, il est intrigant, il est présent tout en étant distant… Et il reste quand même expressif physiquement et très présent. Il est antipathique. C’était nouveau pour moi d’incarner un personnage pareil. Entre «Borghol» et Talel, il y a un monde. Je ne suis pas comédien et je ne veux pas qu’on me classe : je suis preneur, je varie les rôles et je me dois d’interpréter tous types de personnages. Ce n’est pas le rôle de Talel qui a fait parler, c’est plus le sujet et je l’avais vu venir d’avance. Les dommages causés par Ouanes sont bien plus voyants. Les réactions du public, pour moi, étaient excellentes. C’est satisfaisant. Et je suis encore plus satisfait du travail collectif élaboré.
Selon la note finale de «Baraa», il y a de fortes probabilités qu’une suite puisse avoir lieu l’année prochaine et que le personnage de Talel évolue…
Une suite n’est toujours pas confirmée pour l’instant, mais l’idée que le personnage évolue est présente. On veut bien, pourquoi pas ? Le succès était au rendez-vous. Pareil pour «Ken ya Makanech». Nouveau souffle, nouvelle étape.
En quoi cette saison était-elle différente de la 1ère ?
On a travaillé avec beaucoup plus d’assurance. On était plus relax, moins de stress. L’année dernière, il y a eu beaucoup de pression : on se posait des questions, et on se demandait si on devait aller jusqu’au bout, se lâcher, ce qu’allaient être les retours. On savait où on allait cette année, il y a beaucoup plus de rires, d’humour. L’épisode des pharaons était remarquable. Qu’on puisse transmettre toute cette folie au public est important. Le scénario était plus maîtrisé. Il n’empêche que certains préfèrent la première saison. Vivement la prochaine folie…
Comment décrivez-vous votre rapport au théâtre, au cinéma et à la télévision ?
Ils sont complémentaires, mais le théâtre me nourrit et me permet de me donner davantage dans le cinéma et la télévision. C’est la base. Quand on endosse 8 ou 9 personnages sur scène, ça peut prendre des années. Un temps plus important sur scène est nécessaire pour une meilleure maîtrise. Le théâtre reste le moteur. C’est clair. Se trouver dans du cinéma commercial est bien aussi : travailler tout et rester preneur. Le cinéma du genre ou d’auteur est bien également. Pour la télévision, j’aimerais davantage jouer en dehors de Ramadan. C’est intense de se retrouver dans cette spirale pendant quelque temps et étrange à la fois d’être à l’arrêt jusqu’au prochain Ramadan. Il faut que cela change. Entre les acteurs connus et la nouvelle génération, le niveau était globalement élevé à la télévision.
L’émergence des plateformes de streaming peut-elle changer la donne, selon vous ?
Oui. Si les sponsors suivent l’évolution et commencent à travailler avec ces mêmes plateformes et à produire leurs propres films et séries et à en faire des productions originales. Le travail doit, en effet, se faire à la longue. Le visionnage ne se fait pas gratuitement aussi : on paye pour des plateformes à l’étranger, pourquoi ne le ferons-nous pas en Tunisie? Beaucoup de travail reste à faire.