
La salle des Régions à la Cité de la culture était apte à accueillir la troupe germano-syrienne du spectacle engagé «Manifesto».
Scénographie attrayante, effets sonores retentissants… Le spectacle chorégraphique de 60 minutes, signé Mohammed Diban, s’annonçait haut en couleur et en musique, bien avant le début de cette chorégraphie collective engagée. Des invités du consulat d’Allemagne, artistes, professionnels du métier, journalistes ont répondu présent, curieux de découvrir cette chorégraphie scénique travaillée par une équipe pluridisciplinaire, plurilingue, et issue de diverses nationalités et de cultures différentes. Le langage n’est pas que verbal ou identitaire, il est corporel, artistique et tend vers l’universalisme.

«Manifesto » est un hommage à la femme, à ses luttes, à ses combats, à sa résistance universelle, à toute époque, tout contexte, dans chaque pays ou contrée. Ce tableau chorégraphique est criant de colère, exprimée contre toutes les formes d’injustice, les humiliations infligées de toutes parts, dans des sociétés, en large partie, patriarcales.
Cette création s’inspire d’une légende autour de Franz Kafka et d’une poupée : à l’époque où il vivait à Berlin, Kafka croise le chemin d’une petite fille dans la rue peinée d’avoir perdu sa poupée. Pour la réconforter, il lui écrit des lettres au nom de sa poupée. Le spectacle raconte d’une manière scénique, et à travers les corps, la misérable vie qu’a eue cette poupée, abandonnée, livrée à elle-même, désabusée, désenchantée, et tentant de survivre dans un monde hostile, violent, brutal. Une métaphore dédiée à toutes les femmes résistantes dans le monde. Le spectacle s’achève sur le discours classique extrait du «Le dictateur» de Charlie Chaplin.

«Manifesto» est produit par Harake Dance Company, et interprété par Saja Noori, Frederikke Shultz Jensen, Roosa Sofia Nirhamo, Mohamad Amin, Saja Awat Noori, Samira Akacha, Ghaith Noori, Fadi Waked, Amara Lea et Thomas Saavedra. Il est soutenu par l’ambassade d’Allemagne en Tunisie.

«Cendrillon», classique universel de Charles Perrault et des Frères Grimm traverse des générations, des époques et donne une dimension nouvelle à des films en phase avec notre époque. «Barisa», du réalisateur tunisien Slown, est un conte moderne court, réalisé en 2019 et accessible sur Artify.
«Barisa» est une jeune maman vivant à Paris. Privée de la garde de ses enfants, elle lutte au quotidien pour subvenir à ses besoins les plus élémentaires en travaillant en tant que serveuse dans un restaurant, tout en ayant un objectif crucial : parvenir à obtenir la garde de ses enfants. Mais ce n’est pas gagné…
«Barisa», endossée par Amira Chebli, est sujette à des angoisses diverses. Traînant un vécu étriqué, elle est écrasée par le poids d’un présent peu reluisant et difficile. La jeune femme tient à s’évader : elle s’adonne à des rencontres nocturnes, se dope aux substances, et contourne à sa manière les aléas de la vie. Telle une âme errante, elle aspire à une existence paisible. Elle s’interroge, cherche, se cherche une planche de salut. La trouvera-t-elle en rencontrant «le prince charmant», tel qu’il est conçu dans l’inconscient collectif : aimant, bienveillant, charmant et issu d’une classe aisée ?
Le court métrage tuniso-français de Slown d’une durée de 13 min est une interrogation. Un conte achevé (ou pas), tourné dans un Paris esthétiquement attrayant et typique. «Barisa», remarquablement interprétée par Amira Chebli, est au cœur d’une existence sociale fragile : celle d’une jeune femme luttant contre ses vices et ses démons, seule. Le film possède un aspect magique, féerique et est riche d’une esthétique singulière. C’est sur la rencontre contemporaine de «Barisa» et d’une fée, que le court métrage prend son sens… donnant libre cours aux spectateurs de se forger leur propre épilogue.
«Barisa» est disponible sur la plateforme de streaming tunisienne Artify depuis le 19 novembre 2021. Il a été présenté au public pour la première fois dans la section «Regard sur le cinéma tunisien» lors des Journées cinématographiques de Carthage de 2019. A l’affiche Amira Chebli, Franck Chevillard, Dhia Rajeb, Sevan Krimian, Julia Leblanc Lacoste, Laura Houvenagel, Marie Bokillon et Ike Alexendre. Slown a déjà trois courts métrages à son actif : «Le temps, la mort et moi» (2014), «La suite sans suite» (2015) et «Aïe Love You» (2016).

« Papillon d’or » d’Abdelhamid Bouchnak est actuellement en salle. Alliant drame social et fantaisie, ce film continue à conquérir son public. Mohamed Souissi, dans son premier grand rôle, a endossé celui de Moez : flic perturbé, violent, doux, incompris, parfois drôle, le personnage s’avère complexe, mi- attachant, mi- repoussant. Dans cet entretien, l’acteur naissant nous en parle davantage.
D’ingénieur-son à acteur. Le public vous découvre totalement pour la première fois sur grand écran dans « Papillon d’Or », le 2e long métrage d’Abdelhamid Bouchnak, dans le rôle de Moez, le flic. Comment cette aventure trépidante a-t-elle commencé ?
On ne m’a pas fait « casté » pour le film. On se connaissait déjà depuis longtemps à « El Teatro », depuis 2008, environ… J’y travaillais à la longue et Abdelhamid était parti et revenu du Canada… On a repris contact pour un rôle dans « Hadhoukom », sa série. J’ai campé le rôle d’un portier. Ce fut une belle expérience. Depuis, Abdelhamid m’avait fait savoir qu’il se pourrait qu’il fasse appel à moi à nouveau pour un autre rôle. « Papillon d’or » était écrit déjà, depuis 2006. Des années après, il me rappelle pour le rôle du flic. J’ai été excité, très curieux de connaître la suite. On en a parlé, il m’a posé des questions sur ma maîtrise des émotions, les piques émotionnelles, et voulait en savoir plus sur ma personnalité … bien avant que je ne lise le scénario. Il m’a fait confiance. Je me devais d’être à la hauteur. Abdelhamid croyait en moi. A la lecture du scénario, j’ai été choqué.(rire) En faisant connaissance avec Moez, mon personnage, je me suis dit : ce film va changer ma vie. Et c’est ce que je vis actuellement …
Moez est un rôle difficile, complexe, sensible et violent. Comment vous êtes- vous préparé à l’endosser ?
Un personnage très difficile. Emotionnellement, je ne me suis pas beaucoup préparé. Je me suis fié à mon instinct en tentant d’être spontané, en m’inspirant de la réalité, en approchant des flics, des policiers, des bons et des ripoux… en approchant différents profils, j’apprenais. Ensuite, j’ai également visité des amis non-voyants. J’ai posé une question récurrente à ceux et celles qui sont nées non-voyants, et leur disais : « De quoi rêvez-vous la nuit quand vous dormez ? ». Je me demandais : puisqu’ils/ elles n’ont jamais perçu le monde qui les entoure, j’ai été curieux de savoir comment leur subconscient prenait forme : les couleurs, les formes, le ciel, la mer, la terre, etc. Les réponses étaient très différentes. Toute personne rêvait à sa manière : certains avaient des sens beaucoup plus développés que d’autres… Il y en a qui n’ont pas eu de réponses à formuler, et d’autres qui ne rêvaient pas du tout.
Moez c’est le flic brute, c’est également le non-voyant, et c’est le fils désaimé de son père. Alterner autant d’axes ne vous a-t-il pas perturbé ?
Je m’en sortais en posant plein de questions et en faisant de la recherche. En prenant contact, tout en me référant aux attentes d’Abdelhamid Bouchnak. Quand on est face à Fathi Haddaoui, dans le rôle du père, je suis dans le partage tout le temps : dans le off, dans les loges, dans les coulisses… je faisais attention à ses expressions, sa gestuelle… Je me suis focalisé sur Fathi longuement. C’est un grand acteur. Je me devais d’être à la hauteur et d’être précis dans mon jeu, spontané. Moez est un rôle à plusieurs facettes : sociopathe, doux, violent, entretenant une relation aiguë avec son père… C’était un dosage difficile à faire.

Vous avez partagé, en grande partie, l’écran avec le grand acteur Fethi Haddaoui, et le petit Rayen Dhaouadi…
Dans le contact, il y a eu des points communs avec les deux : ils me stimulaient et m’inspiraient différemment. Un très bon partage a eu lieu avec Rayen. Un acteur qui n’a pas besoin de s’exprimer pour tout dire. Une alchimie a parfaitement eu lieu avec le petit.
Vous avez assisté à la projection du film en prison face à un corps sécuritaire et des détenus. Comment la séance s’est-elle déroulée ?
C’était époustouflant. J’ai été subjugué par les détenus à la prison du Kef. J’ai eu un accueil extraordinaire, symbolique, enrichissant. Le personnage de Moez avait fait bonne impression sur tout le monde. Les policiers ont beaucoup aimé Moez aussi. Des interventions très édifiantes de détenus-spectateurs en prison m’avaient marqué.
Etait-ce facile de vous dissocier du personnage du flic, après le tournage ?
Ça allait… Je m’en suis débarrassé, doucement mais sûrement. (rires)
Peut-on dire de « Papillon d’or » que c’est un film tout public ?
Aux enfants, je dirais, pas moins de 12 ans, tout de même… parce que le film contient quelques scènes violentes. En revanche, quand ils grandiront, ils pourront le revoir. Ce film n’a pas d’époque : il est atemporel. Il se regarde comme un rêve. Il a un aspect fantaisiste.
« Papillon d’or » vous a-t-il ouvert les portes du cinéma ?
Le cinéma est désormais une addiction. Je ne pourrai plus m’arrêter. (rires) C’est la magie du cinéma. Celle de se retrouver face à la caméra. Je reste ouvert au théâtre et à la magie de la scène aussi. Je manierai les instruments, les acquis et les techniques autrement …
Quels sont vos projets d’avenir ?
Je ferai partie de la prochaine saison de « Ken ya Makenech ».

Un spectacle théâtral guinéen qui chante et raconte le continent africain n’est pas passé inaperçu, lors de la 22e édition des Journées théâtrales de Carthage.
Produite par la compagnie Nimithé, théâtre de Guinée, mise en scène par Rouguiatou Camara, la création crie les maux du continent le plus vieux et le plus riche du monde, l’Afrique, déserté par sa jeunesse, ses combattants et ses politiciens. Une Afrique déchirée par les guerres, la pauvreté et la maladie. Sur 70 minutes, cinq voix se sont élevées face à la salle comble du Rio pour dénoncer un état des lieux alarmant, proposer des solutions et interroger autant la misère persistante.
Dans «Les cartes de l’Afrique», cinq voix d’interprètes sont audibles sur scène. Cinq personnes venues des quatre coins du continent, narrant les problèmes, les épreuves, des vécus brisés et des rêves massacrés. L’humain torturé, terrorisé, traumatisé n’ayant qu’un seul objectif : traverser la Méditerranée afin d’atteindre «L’Eldorado rêvé» et la vie idyllique, mais erronée, imaginée d’emblée. Comment dépasser les traumatismes? S’intégrer ailleurs ? Dire stop à autant de souffrances et couper avec ses racines ? Les cinq témoignages aspirent à la paix, rendent hommage aux origines et chantent des lendemains souhaités meilleurs, loin du bourbier qu’a été leurs régions natales. La création brosse des scènes justes et pertinentes du calvaire subi par les demandeurs d’asile, de simples citoyens issus du continent africain ou des réfugiés, contraints de se présenter à des institutions rigides censées leur venir en aide. La maltraitance, la bureaucratie et la violence des Etats infligées à toute personne désireuse d’obtenir un visa, même légalement, et de partir : tout y est fortement exprimé.
«Les cartes de l’Afrique» est sélectionnée en compétition officielle pendant la 22e édition des Journées théâtrales de Carthage. Elle interroge un état des lieux alarmant, et la situation du continent africain déchiqueté par autant de problèmes depuis des décennies. Une création-hymne à l’union et à la réhabilitation.
Par ailleurs, dans la matinée du 8 décembre, une rencontre réunissant une vingtaine de personnes s’est tenue à la 4e titrée «Production théâtrale: entre ambition et réalité ». Des acteurs culturels, universitaires, journalistes, professionnels et syndicalistes ont débattu des enjeux cruciaux à rappeler en rapport avec la production théâtrale, l’écriture, le statut de l’artiste et de sa précarité, et la non-assistance de l’Etat afin d’y remédier.

En plein cœur de La Marsa, à proximité de la station du TGM, surgit la «TGM Gallery», un nouveau lieu d’art spacieux, visible et accessible aux passionnés de l’art plastique et des collectionneurs. A l’occasion de son ouverture, le lieu a été orn é par les plus beaux et les plus anciennes œuvres des fondateurs de l’Ecole de Tunis.
La «TGM Gallery» a été inaugurée en grande pompe, en présence d’invités, d’artistes, de journalistes et de personnes faisant partie de l’univers des arts. L’ouverture de l’espace a été orchestrée soigneusement et a résonné tel un vibrant hommage à un courant artistique fondamental pour l’histoire de l’art en Tunisie. La déambulation à l’intérieur de l’espace a été vécue tel un saut dans le temps. Découverte d’œuvres originales anciennes, datant de l’époque de la genèse du mouvement de l’École de Tunis, conçu et renforcé au fil des décennies par une quinzaine d’artistes pionniers, citons : Pierre Boucherie, Moses Levy, Jules Lellouche, Antonio Corpora, au départ. Le quatuor fut rejoint bien plus tard par Yahia Turki, Ammar Farhat, Safia Farhat, Jalel ben Abdallah, Abdelaziz Gorgi, Edgar Naccache, Ali Bellagha, Zoubeir et Hedi Turki, Brahim Dahak, Hassen Soufy et Fathy ben Zakour. 50 ans plus tôt, plus de 16 artistes ont écrit l’histoire de la peinture tunisienne, en tentant à cette époque-là de se détacher d’une vision esthétique colonialiste ou orientaliste. 50 ans plus tard, pas un musée n’a été conçu permettant à cette exposition posthume de taille d’avoir lieu. Le groupe avait pourtant coutume d’exposer ensemble de leur vivant. Ce rassemblement précieux de fresques uniques et originales est le reflet d’une Tunisie d’Antan qui émerveillera visiteurs lambda et professionnels présents. L’exposition s’étend en effet sur un mois. Cet hommage à l’Ecole de Tunis a vu le jour grâce à des collectionneurs privés qui ont accepté volontiers de prêter leurs œuvres originales. Collaborer avec des collectionneurs se fera souvent, permettant ainsi de valoriser le patrimoine pictural et artisanal historique. L’espace, à vocation didactique, sera ouvert également aux générations de demain, en particulier, celles des Beaux-arts, des institutions et ateliers. Les prochaines expositions auront lieu selon des thèmes qui seront conçus au fur et à mesure.
L’exposition-vente dans «XYZ» baptisée «La Grenade dans tous ses états» a parallèlement eu lieu en face de l’espace «TGM Gallery» et à côté de l’Atelier «Driba».
CREDIT PHOTOS : Ridha ben Jemia


Retenu en compétition officielle «Longs métrages fictions» lors de la 32e édition des Journées cinématographiques de Carthage, le premier long-métrage de Khadar Ayderus Ahmed est un hymne à la vie et une célébration de l’humain. Le film somalien, tourné à Djibouti, est le grand lauréat au Fespaco de 2021 et a raflé une distinction lors de la Semaine de la critique à Cannes. Cette coproduction afro-européenne a remporté le prix de la meilleure interprétation masculine attribuée à Omar Abdi, interprète du «Fossoyeur», lors des dernières JCC.
« La femme du fossoyeur » est profondément humaniste. Il raconte une fiction se déroulant dans un quotidien brut. D’où tire-t-il son réalisme ?
Dix ans plus tôt, le fils de mon frère est décédé. A travers ce contexte morbide, j’ai pu découvrir le déroulement des obsèques islamiques à effectuer. A des fins organisationnelles, on a dû appeler l’imam, l’hôpital et le cimetière. Tout le processus s’est déroulé en tout et pour tout pendant une seule période. Et le jour même de l’enterrement, j’ai pu rencontrer les fossoyeurs en face de l’hôpital où était décédé mon neveu. Des fossoyeurs qui étaient là matin et soir à guetter le décès de quelqu’un pour faire le nécessaire. C’est le fait de valider autant d’étapes, d’obtenir le certificat de décès, la paperasse, les rituels, concorder avec l’imam, le cimetière, l’hôpital… Tout ce processus déroutant qui m’avait imprégné. La mort est une thématique très présente dans le film.

Le film rompt avec quelques stéréotypes concernant le rapport « homme-femme » et de la place importante de la femme dans la société subsaharienne…
Je me suis directement inspiré des femmes fortes qui ont marqué ma famille et la société dans laquelle j’ai grandi. Elles géraient tout : l’aspect social, dirigeaient des foyers, accomplissaient toutes les tâches et elles étaient sur tous les fronts. « La femme est le cou, l’homme est la tête » : elles étaient fortes, résistantes… Même si le système rabaisse la femme et qu’elle passe le plus souvent derrière l’homme dans l’inconscient collectif, pour moi, c’est archifaux. L’émancipation, on le voit dans le rôle de Nassra, la femme du fossoyeur, sa mère qui prenait des décisions radicales et la femme-médecin aussi… Nassra, sa femme mourante donnait de la force à son mari pour résister. L’éloge de la figure féminine était omniprésent dans le récit.
Le film a un aspect documentaire qu’il tire, notamment, des décors et des lieux où il a été tourné. Qu’avez-vous à nous dire sur cette remarque qui revient souvent chez quelques spectateurs ?
Djibouti, le pays dans lequel a été tourné le film, est comme un personnage. Je voulais montrer la réalité des choses, des lieux sans artifices. L’Occident, quand il raconte l’Afrique, il le fait d’une manière biaisée en se focalisant souvent sur un seul aspect. Je tenais à montrer plusieurs facettes de cette société sans modification aucune. Si les spectateurs conçoivent mon film comme un documentaire, c’est tant mieux.
« La femme du fossoyeur » continue à recevoir plusieurs distinctions dans des festivals africains, notamment, dans le dernier FESPACO où vous avez raflé l’Étalon d’Or. Qu’est-ce qui distingue votre film des autres productions africaines en lice, d’après vous ?
Il faut demander aux jurys divers. Ils ont trouvé le film courageux, humain, émotionnel et surtout universel. Le film est africain, mais il s’adresse à tout le monde et chaque peuple peut s’y identifier. Je tiens à dire que le public tunisien est éveillé, curieux, distingué. J’ai adoré son engagement. J’ai beaucoup apprécié ma participation aux JCC, et je reviendrai sans doute.
(Traduit de l’anglais au français par Hiba Boujnah)

Les grands oubliés de cette crise, ce sont bien les artistes. Tout un secteur est à l’arrêt face au silence assourdissant de l’Etat. Divers festivals, dont principalement ceux de Carthage et de Hammamet, étaient la planche de salut pendant l’été pour de nombreux artistes tunisiens programmés, pourtant ils ont tous rimé avec suspension, report et annulation. Le problème n’est pas la crise sanitaire, il remonte même à bien loin …
Leïla Toubel, comédienne : «Nous vivons un changement global à la racine en Tunisie. Je considère que l’annulation de tous les festivals cette année ne peut pas sortir du contexte général et spécifiquement politique : cette politique qui laisse les artistes pour compte. Il y a une sorte de non-considération de l’artiste. Pourquoi ? Parce que dès le début de la crise sanitaire, le secteur de l’art et de la culture était le premier à subir de plein fouet ce revers et à mettre les clés sous le paillasson. Les premières manifestations ont été annulées depuis mars 2020. Ensuite, il y a eu résistance et maintien de quelques manifestations puis, rebelote… On ne peut pas parler aujourd’hui de l’annonce de l’annulation du festival de Carthage et de Hammamet sans évoquer une politique qui a essayé par tous les moyens de massacrer et de détruire ce secteur artistique depuis déjà longtemps.
Au bout de 10 ans, le covid-19 a été le cadeau tombé du ciel pour anéantir complètement ce secteur, qui reste important, vital aux yeux de toutes celles et ceux qui croient en la culture. Ce qui me dérange aussi et ce que je crie haut et fort, c’est que ces jours-ci, on ose encore poser cette question : que va faire l’artiste aujourd’hui ? La résistance des artistes n’est pas occasionnelle ou contextuelle, nous avons toujours été en première ligne de mire… et nous ne réagissons pas à la demande. Nous sommes loin d‘être simplement réactifs. J’ai envie de dire à beaucoup : le problème, ce n’est pas uniquement l’annulation des festivals. Dire cela, c’est vraiment se voiler la face.
Le secteur est, en effet, paralysé depuis 2011, et il est toujours aussi figé pendant la crise sanitaire. Comment peut-on oublier la prise d’assaut du cinéma Africa en 2012 ? Comment peut-on oublier les artistes persécutés d’El Abdalia ? L’agression des artistes de théâtre sur l’avenue Habib Bourguiba ? Feu Najib Khalfallah qui a subi une grande pression et même une agression physique pour changer l’intitulé de son spectacle ? On ne peut parler d’une simple annulation alors qu’il y a toute une machine à l’arrêt depuis au moins une décennie. Résultat de la politique de Ben Ali. Nous sommes éloignés et écartés. Sur le terrain, je tiens à préciser que la santé des spectateurs passe avant tout.
La première de «Yakouta» était attendue au festival de Carthage. Ce n’était pas rien. C’est très dur. Je suis blessée, écorchée. Aucune politique ni accompagnement n’a eu lieu pendant la crise sanitaire. L’artiste est citoyen. Aucune vision politique ou économique n’a été présentée. On n’est pas là pour divertir comme l’a dit Mechichi. L’art est un métier. Ma colère est incommensurable face à ce silence est ce mépris. On n’a plus le droit de « bricoler » et s’il y a une révolution socioéconomique en marche, elle est forcément culturelle aussi. Les artistes ont toujours été sur le front aujourd’hui et auparavant. Notre résistance ne date pas de maintenant. On prend et on façonne dans l’art … On ne sensibilise pas. Les gens sont déjà conscients. Il y a une nécessité de repenser le contexte.
Les cafés / restos sont ouverts, pas nous… alors que nous faisons toujours attention au protocole. On nous écarte clairement. L’émergence des nouvelles technologies va de soi : c’est une volonté citoyenne et l’art et la citoyenneté sont indissociables. Je remercie le festival de Carthage pour cette initiative du Live Streaming : c’est courageux de leur part de proposer l’alternative du digital, même si cela a été également annulé, parce qu’ils sont connaisseurs de la situation des artistes en ce moment. C’est un geste généreux et humain. Je suis reconnaissante. Le théâtre est ma vie et c’est la vie de plein d’artistes– citoyens. Tenons bon ! »
Ramzi Jbabeli, entrepreneur culturel et fondateur du Sicca Jazz : «Un festival comme le Sicca Jazz est spécial : il a une ampleur et un impact économique et social direct. Les gens sont recrutés, les commerces sont vivifiés, et le tourisme intérieur marche : toute la ville subit les aléas directs de l’annulation de ce festival. Le problème est que je suis soutenu par le ministère de la Culture : cependant, le silence radio des autorités est affligeant. Il y a une crise de communication institutionnelle énorme. On est pourtant partenaires. Je souligne l’absence de politique culturelle et évènementielle : le désert. Le soutien se fait au nom de la décentralisation, c’est tout. Quand j’ai reporté le festival à deux jours près, les autorités m’ont envoyé valser me demandant d’improviser seul. On est sans appui et ça continue au rythme des reports. Et on rebondit encore une fois pour exploiter les sites archéologiques, historiques de la région, et les anciennes mines.
Nous organiserons des concerts live et nous éclairerons les sites les plus connus via la musique et le digital. (Altibhuros, table de Jugurtha …). Nous le ferons pour mettre en valeur ces sites et qui nous servira à créer une plateforme d’archivage afin d’attirer des visiteurs. L’attractivité de la région du Kef et son élaboration restent de mise et notre objectif primaire. On enregistra 8 concerts qui s’appelleront le «Live Factory». Nous voudrions faire de ce festival un festival immobile. Nous y reviendrons !
Mohamed Ben Said–Producteur : «On est perplexes face au report des festivals. Ça a été converti au digital comme c’est le cas du festival de Carthage et de Hammamet. Après, il y a eu annulation complète du digital. Dans le monde entier, ça a été adopté pourtant… Divers artistes ont espéré le maintenir. 80% des festivals sont programmés pendant l’été. En tant qu’artiste ou producteur, 50% du chiffre d’affaires se fait pendant l’été. L’annulation est annoncée et on ne nous dit rien au retour… pas d’indemnisations ni d’alternatives. Rien.
Pour le festival de Dougga, par exemple, on a pris la décision de le faire en digital depuis décembre. Des idées étaient exploitables. La programmation promettait… C’était intéressant. On a misé sur les artistes qui avaient un à deux albums à présenter aussi. Et puis quand on parle de festivals, il n y a pas que Hammamet et Carthage, il y a trop de manifestations et de nombreux festivals nationaux. Que deviennent-ils ? Pour Dougga, un dossier pour une version digitalisée a été déposé depuis 3 mois, aucune réponse… Silence radio. Une aide a été promise, l’année dernière… toujours rien. Ça traine ! Le covid19 a tout dénoncé… Il a montré l’absence de planification et de stratégies et ce vide se sentait davantage pendant la crise. Pour les autorités, un festival n’a qu’une programmation à présenter. Alors que c’est un mécanisme en entier qu’il faut repenser. Pour la production, on survit grâce à des fonds. On a pu avoir de l’argent de l’Afrique du Sud, aucun millime de l’Etat tunisien. On est très réglementé pourtant… Qu’a à dire l’Etat pour la culture et les arts ? Nous voudrions le savoir. S’il y a toujours une politique culturelle caduque, l’avenir restera flou et incertain».
Khawla El Hadef, metteure en scène : «Depuis le début de la pandémie, tout semble désordonné, déstructuré. Face à cette crise, il n’y a pas eu une attitude constructive et rationnelle. L’absence de stratégie claire a provoqué le report et l’annulation des manifestations et des festivals. On a eu une saison culturelle presque vide. Il n’y avait pas de continuité, pas de tournée. Si le ministère ne défend pas le projet culturel et le secteur, face au revers que nous avons subi de plein fouet, qui va le faire ? Il n’y avait pas d’écoute, de réactivité, encore moins auprès des conseils scientifiques pour s’adapter à la crise sanitaire. On s’est approprié le digital, récemment, pour faire valider la session du festival du théâtre tunisien mais foncièrement on était contre. Face à l’absence d’alternatives, on ne pouvait pas faire autrement.
Rien ne vaut ce contact direct avec le public, d’être sur scène, dans une salle ou dans un espace précis. Imaginer les artistes performer dans des espaces vides, c’est frustrant à la longue. Je fais partie du comité des JTC, et on n’a pas encore parlé du format qu’il faut adopter. En cas de crise, que faire ? Je suis personnellement contre le digital…, mais c’est quoi l’alternative!
Ceux qui détiennent les rênes restent indifférents, ce qui signifie qu’il n y a pas de projet. Je commence à croire que le secteur ne va pas changer. Excusez mon pessimisme mais on est à l’arrêt. La gestion est catastrophique. On a fait le plein à Hammamet en 2020 avec des conditions sanitaires efficaces … il ne fallait pas annuler complètement cette année. Tout est ouvert : restaurants, cafés, plages … pourquoi pas nous ? Je suis méfiante vis-à-vis des responsables : il y a eu manifestations, grèves, marches, protestations…, mais rien de concret. Le secteur était déjà très fragilisé, le covid-19 a tout dévoilé. Ce qui se passe est une résultante d’une situation générale déjà très précaire. Tout ne peut changer à la racine aussi rapidement. Il y a eu un cumul que nous subissons depuis des décennies. On est face à une réalité peu reluisante… De très nombreux ministres ont défilé, rien n’a été modifié, ou changé en bien… S’il y a un problème de communication au niveau des institutions, c’est parce qu’il n y a pas de projets et que nous manquons de structure, face à un nivellement vers le bas de plus en plus affligeant, qui ne pousse pas l’artiste à l’échelle individuelle à avancer, à se surpasser, à créer ici et à aller de l’avant».
Lassaâd Ben Abdallah– Dramaturge, comédien, metteur en scène : « Est-ce que nous avons su répondre par des solutions à une crise aussi exceptionnelle ? On aurait pu réfléchir à des solutions alternatives pour une situation exceptionnelle… et à une situation exceptionnelle, il faut des mesures exceptionnelles.
Le digital a montré ses limites. On parle des arts vivants et de la présence, pas des arts de l’absence. Le digital n’a de valeur que de témoignages et d’archivage même quand c’est du live. Les plateformes du cinéma ont activé une certaine dynamique et ça a duré pendant le confinement. C’est différent pour l’art vivant. Est-ce que c’est la solution ? Est ce qu’on s’est posé les bonnes questions, trouver de bonnes alternatives ? Et la crise persiste… ici et ailleurs. Il faut poser les vraies questions et leur donner de réponses. Il faut s’interroger pour arriver à un juste milieu qui est de faire travailler les artistes. Il y a des jauges à étudier aussi, actuellement. A 30% d’appui, c’est peu. Il n y a pas de réflexions de base. Et c’est problématique.
En pleine pandémie, qui surprend tout le monde et qui dure, il faut trouver de nouvelles stratégies. Je fais partie de ce secteur, et je suis actant. La question qu’il faut se poser ça sera autour des renouvellements des politiques culturelles qui ne sont plus nationales mais locales et qui ne se sont pas faites. Les politiques culturelles remontent à l’époque de feu Chedli Klibi. Ensuite, on a plâtré sur des années, sans visions concrètes renouvelées. Même en Occident, il y a eu une secousse … Il a fallu des efforts monstrueux pour subvenir aux besoins des artistes. Mais avec des moyens limités comme les nôtres, que peut-on faire sans se victimiser ? Que pouvonsnous faire des budgets des festivals de l’année dernière et de cette année ? Comment peuton les utiliser face à l’arrêt des festivals ? En travaillant avec un protocole sanitaire strict, les questions se posent aussi, d’un point de vue logistique qu’il faut réussir. Est-ce qu’il fallait arrêter les manifestations ou les festivals en guise de solution ? A-t-on épuisé toutes nos ressources autour de cette réflexion ou avons-nous opté pour la solution de facilité ? Une facilité à prendre avec des pincettes car nous sommes le secteur qui a été le plus endommagé par cette pandémie. Pourquoi nous ? Des initiatives peuvent se créer pourtant … Les jeunes, pendant cette crise, n’étaient pas correctement scolarisés, des clubs artistiques réduits auraient pu voir le jour autour d’activités diverses, mais rien … On aurait pu joindre plusieurs bouts, au lieu de tout fermer».

La dernière exposition en date de Belhassen Handous, photographe, documentariste et artiste visuel, se poursuit jusqu’au 13 novembre 2021 à Central Tunis. L’occasion pour les visiteurs de (re)vivre cette déambulation vertigineuse dans le temps et dans l’espace. « La syncope du mérou » relate une parcelle de l’histoire de La Goulette, celle d’« El Bratel », où a, jadis, vécu l’auteur de ce chantier d’ampleur, mené méticuleusement à terme. A travers une série de photographies, de vidéos, d’enregistrements visuels et sonores, d’images personnelles et de documents, nous apprenons beaucoup et prenons en compte la recherche titanesque élaborée sur 8 ans autour de la conservation de la mémoire collective et individuelle.
« La syncope du mérou » est le titre de votre dernière exposition en date. Métaphore marquante, intrigante, qui interpelle. D’où a émergé une telle appellation et comment ce travail a pu aboutir après 8 ans de recherche ?
C’est le titre d’un travail pluridisciplinaire que j’ai entrepris sur 8 ans avec des arrêts, des allers, des retours, des avis, des partages… Il s’agit d’un travail intime. Cela a émané d’un traumatisme personnel, dû à la perte de cette maison dans laquelle j’ai grandi. « La syncope du mérou » est une appellation qui a finalement été retenue au lieu de « Machrou Halk El Oued » (Projet de La Goulette). Un jour, j’ai aperçu deux poissons mérous suspendus dans un restaurant à La Goulette. Cela m’a inspiré parce que la « Syncope » est un mot polysémique, qui signifie « l’arrêt », qui se réfère à la condition, au rythme, à un retour aux sources et le mérou est l’un des poissons les plus prisés à La Goulette. Une espèce protégée et qui fait partie des traditions. Comme je travaille sur cette ville, je trouve que cela donne beaucoup de sens. Ce travail n’était pas gai : je suis parti d’une envie de filmer cette ville, qui a été une chose très dure. J’étais parti de l’idée de filmer tous les jours, sans arrêt, en voyant La Goulette qui chante, qui danse, qui vit… Ensuite, j’ai viré vers les chantiers, les ruines … Et je m’étais lancé à la recherche d’histoires enfouies, de traces, d’images, spécialement de cette maison-là, celle de mon enfance, ce qu’elle était avant d’être rasée. Chaque fois que je passais devant elle, je la voyais comme un repère perdu. Ce lieu était une interpellation. C’est devenu de l’asphalte actuellement, et l’asphalte détruit tout : c’est symbolique. Chercher dans les lieux, être archéologue, j’y suis attaché. Le processus était pénible. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre, à cerner le lieu, l’espace, la mémoire…
« La syncope du mérou » est un travail minutieux à portée anthropologique, qui pourrait servir d’archivage. Peut-on le considérer ainsi ?
Peut-être. Je laisse la liberté à chacune et chacun de se faire sa propre idée. De l’interpréter comme elle/il veut. Je ne suis pas dans cette obsession de contrôle, celle de ce que je veux montrer, notamment à travers la photo et la vidéo. Il y a une intime connexion entre documents, histoire, images et souvenirs. C’est un peu la base de ce travail. Mais pas que … « La syncope du mérou » est une déambulation aussi. Un regard sur la vie avec ce qu’elle porte de nostalgique : revoir des gens qui vivent à La Goulette ou qui y ont vécu avant. Un regard qui conserve la mémoire collective d’une partie de notre pays.
Qu’est-ce que la mémoire collective, selon vous ?
C’est indéfinissable, insaisissable. Cela peut être une note musicale, des odeurs, des espaces, des objets… C’est, en tout cas, très personnel, différent d’une personne à une autre, multiple, rare…
Y a-t-il une différence entre la mémoire collective et individuelle ?
Bien sûr. Le collectif influence le personnel, notre identité, notre mémoire. On est influencé par le personnel, à travers des traumatismes qu’on porte… Ce n’est pas aisé à déchiffrer, à porter. Toute personne le vit différemment. C’est propre à chacun. C’est le rôle des arts, surtout des arts plastiques et du cinéma de définir un point de vue, lever le voile sur des idées, poser des regards imposants qu’on peut ou ne peut pas avoir…

« La syncope du mérou » a une dimension personnelle, et pourtant, tout le travail parle et touche à la collectivité, à tout le monde …
Parce qu’on n’est pas la seule famille qui a vécu ce drame à La Goulette. Il y a aussi une délicatesse dans la prise et le choix des images. C’est ainsi que j’ai trouvé le moyen de raconter des histoires différentes à travers des images qui ne sont pas artistiques, qui sont prises sans prétention, un autre type d’images. Ce sont des images qui ne parlent pas spécialement aux gens à travers leur technicité, mais plutôt par les mouvements qui y sont captés, les lumières, l’exposition… Cela tend vers l’art et ça peut créer des mouvements intéressants. Après, c’est aux personnes réceptrices de les recevoir avec chacun son background, sa sensibilité. Il y a une autre thématique qui me reste chère : c’est ce qu’on a hérité de ceux et celles qui nous ont précédés, en termes de réflexions, de la pratique de la photographie, de l’expression. Notre art n’est pas en phase avec un art contemporain, occidental. On raconte notre propre histoire à travers les mailles et la mosaïque de notre propre identité. On peut, soit faire de la photographie qui attire tout le monde expressément, soit trouver un autre moyen de raconter un récit. Mon film « Hecho en casa » et cette exposition émanent d’un traumatisme et d’un point de vue personnel. « La syncope du mérou » est la démolition d’un foyer dans lequel j’ai grandi autrefois. A un moment de ma vie, je reviens de l’étranger, et je ne trouve rien : c’est comme une perte de repère, comme perdre sa Mecque.
Sont-ce ces liens qui unissent la mémoire individuelle et la collective ?
C’est notre continuité aux choses qui nous rend intéressés par des aspects de la mémoire collective. La mémoire collective, c’est comme la science : elle change, elle évolue et prend d’autres formes. Elle s’efface aussi.
Selon vous, comment le sociétal et le politique influencent-ils la mémoire ?
Ils l’impactent à la racine. Je nourris un intérêt spécifique au régime de Ben Ali. Cela m’intéresse qu’on en parle. L’appartenance ou la tendance politique d’un individu exprimée à travers son travail reste importante pour moi. Que dire ? Quoi raconter ? C’est important certes, mais ce n’est pas le seul aspect qui m’intéresse. Il y a le questionnement des médiums autour de la forme : c’est d’ailleurs ce qu’on peut voir dans « La syncope du mérou ». Avoir un point de vue politique exprimé tout haut est essentiel. Subir des régimes autoritaires divers et leurs aléas et pouvoir le raconter, c’est aussi crucial. Ayant vécu sous le régime de Ben Ali, avec du recul, c’est toujours bien de repenser aux libertés bafouées et à la répression subie pendant 23 ans de règne. Ce vécu collectif sous Ben Ali forge l’identité. Le 7 novembre, le manque de libertés… On vivait à un rythme lent, après la révolution on vit différemment. Les séquelles d’une politique défaillante se font toujours sentir à travers les générations qui suivent. Je pense qu’il y a un devoir collectif de mémoire, de dénonciation et de thérapie globale sociétale, qui n’est pas encore mis en place.
Cette collecte de données autour de ce quartier « El Bratel », raconté dans « La syncope du mérou », a eu lieu de quelle manière ?
J’ai fait des interviews, des rencontres. C’était un travail laborieux, mais sur lequel je ne pouvais pas avoir un regard continu, dans le temps. Les interruptions, qui ont eu lieu sur 8 ans, pouvaient être bénéfiques et pouvaient être aussi nocives. Autant d’arrêts dans le temps ont donné lieu à différentes séries. C’était un très grand travail. J’ai pioché dans des données personnelles, des photos de familles, des VHS… Je tenais à extraire de ma mémoire quelque chose qui est presque devenu inexistant. La perte de cette demeure est comme se perdre : il y a un lien très intime qui m’unit à cet endroit et qui a expliqué mon intérêt persistant pour ce travail.
Les Tunisiens ont un rapport très distordu avec leur patrimoine et leur histoire. C’est dû à quoi, d’après vous ?
Les deux régimes politiques précédents avaient une image, et une version de l’Etat unique à imposer : ils ont procédé à une institutionnalisation de nombreuses causes. Ce qui a façonné un peuple unique. Toute forme d’investissement du public dans des causes précises était éteinte. Seule la voix de l’État était élevée. Tout le reste devient de la lèche. Sur le temps, c’est très dur pour un peuple de se détacher de ce conditionnement. Il faut une volonté collective pour s’affranchir, se détacher d’autant de séquelles. Je suis dans le rejet de toute forme de conservation étatique, systématique, héritée… Il y a de nouvelles formes de consciences qui émergent de nos jours, heureusement…
« Hecho en casa » est votre film documentaire : il est unique dans son genre, distingué. Il a été remis en ligne récemment…
A l’époque, je vivais en Espagne, bien avant 2010. J’avais eu un portable avec une caméra et j’ai commencé à filmer sans arrêt ma vie entre Tunis et ailleurs. Pour le monter, j’ai fait appel à Ismail Louati. On a pu procéder à une autre réécriture. J’ai pu filmer la révolution dans son image la plus brute, et la plus authentique, sans artifices. Tous les autres films étaient montés, filmés, montrés différemment. Les causes les plus importantes pour notre mémoire collective sont quand on les filme au moment où elles se déroulent. On montre des faits sans proposer de solutions. C’est comme cela qu’on s’adresse aux gens. « Hecho en casa » est un film très politique, un va-et-vient entre le social, le personnel et le très personnel.

Zbeïda Belhaj Amor est une jeune actrice tunisienne à l’affiche d’«Une histoire d’amour et de désir», second long métrage de Leyla Bouzid, actuellement dans les salles tunisiennes et françaises. Ce jeune talent campe le rôle de Farah, étudiante tunisienne installée à Paris et aux prises à des interrogations liées à l’intimité, aux amours, aux origines. Lumière sur Zbeïda Belhajamor, notre découverte de la rentrée.
«Une histoire d’amour et de désir» de Leyla Bouzid questionne le rapport au corps, relate un enfermement identitaire masculin, met à nu des tabous dans la société maghrébine liés à la découverte du corps, de la sexualité, du désir. Pour un premier rôle, était-ce aisé pour vous de vous embarquer dans cette aventure cinématographique ?
C’est pour toutes ces raisons que vous venez d’énumérer que je me suis embarquée dans cette aventure. Ce sont des sujets qu’on ne traite pas assez au cinéma, on n’interroge pas assez le rapport à la fragilité masculine, la virilité, les traditions, la transmission, la sexualité. C’est aussi un film qui incite à se réconcilier avec un pan de sa culture. L’intelligence du scénario m’avait frappée lors de sa lecture et c’était un honneur pour moi de faire partie de ce beau projet.
Comment s’est déroulée cette expérience avec Leyla Bouzid ?
Cette expérience avec Leyla était une pure joie. Il y avait une bonne énergie qui régnait sur le plateau à chaque fois. Le partage et l’entente étaient toujours au rendez-vous. C’est une réalisatrice qui sait écouter ses acteurs, même quand leur langage n’est pas verbal. Elle a une douceur dans sa manière de diriger tout en ayant une forte détermination dans ses idées. C’était un vrai plaisir.
Nous découvrons, en tant que spectateurs, Sami Outalbali, votre partenaire sur grand écran. Comment a été entretenue cette alchimie ?
Avec Sami tout a été évident dès le début, dès la première rencontre. Dès les premières scènes qu’on a jouées ensembles je savais que ça allait marcher. Alors on a voulu garder cette authenticité et ce naturel devant la caméra et on a décidé avec Leyla de ne pas répéter ensemble et de se rencontrer face caméra et devant les spectateurs au fur et à mesure du film. Je dirais que notre force c’est ce mystère qu’on a su garder.
Peut-on comparer les deux «Farah», celles d’«A peine j’ouvre les yeux», le précédent long métrage de Bouzid, et d’ «Une histoire d’amour et de désir», son second ?
Leyla s’est inspirée du personnage de Farah de son premier long métrage pour écrire «Une histoire d’amour et de désir». On retrouve une certaine liberté et une soif de vie dans les deux personnages avec un physique qui se ressemble. Je pense que c’est au spectateur de répondre à cette question. S’il veut comparer, voir une continuité ou au contraire séparer les deux.
Le film est fait de non-dits. C’est même son point fort…
Il y a effectivement beaucoup de non-dits. Mais il faut reconnaître qu’ils sont facilement décryptables. Leyla a même laissé une marge à chacun de comprendre comme il veut et selon sa propre philosophie de la vie certains non-dits. Je trouve cela d’un grand intérêt et vous aussi apparemment, si j’en crois la façon dont vous me posez la question.
A travers des dialogues ou même des vidéos, le film rappelle le contexte socio-politique algérien et tunisien en perpétuelle effervescence. Selon vous, ce même contexte pousse-t-il à l’affranchissement / au changement / à la libération, sur le plan personnel ?
Les luttes et les mouvements pour l’émancipation dans nos pays (je parle surtout de mon pays, la Tunisie que je connais bien) n’ont, bien sûr, pas attendu notre film pour naître et se développer. Mais l’histoire du film et ce qu’elle véhicule vient en pleine phase de mutations nouvelles de nos sociétés où deux camps s’affrontent, l’un moderniste et l’autre passéiste et rétrograde qui veut imposer des boulets de canon et des pesanteurs à la société. Je crois d’ailleurs savoir que, même pour l’Algérie, les choses avancent et le combat pour l’émancipation a ses porte-drapeaux dont beaucoup sont des artistes et des gens des arts et des lettres; des journalistes aussi. Naturellement, le personnel ne peut se dissocier du collectif lorsqu’il est fort et impactant.
Comment trouvez-vous les réactions ou les retours du public tunisien ?
Le public tunisien a aimé, selon ce que j’ai pu voir comme réactions sur place. Jeunes et moins jeunes sont venus voir le film et sont sortis émus et remués de cette histoire qui relate des choses qui leur rappellent leurs vies ou celles de gens qu’ils connaissent.
Quels sont vos prochains projets ?
Je suis de plus en plus en contact avec nombre d’intervenants du cinéma. On apprend à se connaître et c’est déjà très important pour une jeune actrice comme moi.